Musique / Festivals

La chanson, la chanson. Elle anime nos aurores, accompagne nos emplettes, nos déplacements en métro et nos ripailles avant de bercer nos nocturnes; de ce fait, elle parle d'elle-même mais, malgré tout, en parle-t-on assez?

Poser la question, c'est y répondre, et s'il est un domaine peu fréquemment évoqué, c'est la chanson qui naît sous nos cieux. Selon Jacques Brel, ils sont «si gris qu'un canal s'est pendu», mais cela n'empêche pas la mélopée qui y naît d'arborer les couleurs de la tendresse, de la férocité ou de la douce folie.

C'est ce que démontre «La belle gigue», titre couvrant à la fois un livre signé par notre confrère Thierry Coljon, et un double album compilatif de 36 chansons parmi les plus entendues.

Le livre est sous-titré «Petite histoire belge de la chanson française», et c'est exactement de cela qu'il s'agit. Partant du postulat partagé par nombre d'artistes que la «chanson belge» n'existe pas, l'auteur est allé traquer la «belgitude» partout où elle se trouvait. Et il ne lui a pas fallu beaucoup gratter, tant celle-ci affleure de toutes parts.

Avant d'aboutir sur une analyse des rapports tendus entre artistes et business et de se clôturer sur un lexique bien utile, l'ouvrage progresse suivant une double logique parallèle: la chronologie et la thématique. Ainsi, suivant les époques, se dégagent des tendances, des filiations, des particularismes

Passant rapidement sur la Brabançonne et s'attardant heureusement un peu plus sur le cas exemplaire d'Annie Cordy, l'auteur place au départ de son analyse, quatre lettres monumentales: BREL. Si la dérision est une des constantes de la chanson belge francophone, c'est aussi elle qui ouvre le propos puisque Thierry Coljon donne d'emblée la parole à un anti-Brel, l'humoriste Stefan Liberski: «Eh bien non, je ne suis pas fou des chansons de Jacques Brel! Pourquoi m'agacent-elles instantanément? Peut-être parce qu'elles veulent tellement émouvoir. () Pour le reste, ses textes sont des enfilades de clichés sur des thèmes banalisés «écorché vif» et vociférés avec un pathos agréé forcément très beau.»

Si nous ne partageons pas l'avis défavorable de l'auteur sur le dernier album de Brel («Les remparts de Varsovie», «Les F», etc.), constatons avec lui l'étendue de l'influence brélienne, reprise par des interprètes aussi divers que Jeff Bodart, Pierre Rapsat, Arno ou Maurane. Un Jacques tellement grand qu'il ferait de l'ombre à tous ses contemporains et ceux qui l'on suivi?

D'autres lignes de force apparaissent au fil de cet ouvrage constitué pour l'essentiel à partir de témoignages. Se dégagent par exemple des filiations, des arbres généa-illogiques de l'humour grinçant, des Tueurs de la lune de miel à Daniel Hélin en passant par Odieu voire Claude Semal. Tout compte fait, avec son accent bruxellois forcé pour un Arlonnais grand teint, Sttellla est un phénomène à lui tout seul, avec des attaches Outre-Quiévrain comme Boby Lapointe.

HORS DE PARIS, POINT DE SALUT?

Et puis, tout le livre est parcouru par le dilemme: le Belge doit-il s'expatrier ou pas? Depuis Annie Cordy jusqu'à Axelle Red en passant par Brel, Arno, et Adamo, les exemples fourmillent qui confirment que, pour un chanteur belge, il n'y a point de salut hors de Paris. Mais il est des contre-exemples, comme ceux de Paul Louka et Jacques Hustin, qui ont en leur temps hanté les cabarets parisiens, sans pour autant laisser de trace indélébile. Et certains, comme Julos Beaucarne, se sont taillé une auréole en restant accrochés à leur terroir tout en gardant la tête dans les étoiles. Arno est d'ailleurs là pour relativiser la mode des Belges à Paris, éphémère par définition, certains en arrivant à exagérer avec leur belgitude, à pousser sur leur accent pour s'intégrer dans la mouvance.Il y a ces grandes lignes de force, et puis il y a des «coups» extraordinaires, comme ceux de Roger Jouret, alias Plastic Bertrand, et «Ça plane pour moi», Lou Deprijck et «Kingston Kingston», Sandra Calderone, alias Kim, et «J'aime la vie». Car la Belgique est aussi une usine à tubes, dont la plupart figurent sur la compilation de deux disques. Si Paul Louka, «le chanteur à succès qui n'a jamais décroché le moindre hit»,

est absent, ils y sont tous, de Bialek (avec la chanson qui donne leurs titres au livre et à la compilation) à Telex en passant par Lio et Philippe Lafontaine.

Se trouve même en bonne place le mégatube que Jeanine Deckers, alias Soeur Sourire, a signé en 1962. Une reprise disco ridicule a échoué, mais il ne faudrait pas que cette compile donne des idées à quelque DJ: imaginons un instant «Dominique» sur un beat techno répétitif

© La Libre Belgique 2001