La Nouvelle-Orléans-La Havane, via Calexico

Rencontre, Sophie Lebrun Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

"Calexico est l’un des secrets les mieux gardés de Californie. Un merveilleux mélange des cultures américaine et mexicaine..." Pas sûr que la petite ville (-bled)-frontière américaine de 30 000 âmes, qui se présente ainsi sur le Net, attirera un jour la grande foule. Par contre, le groupe de Tucson qui lui a emprunté son nom a acquis, en 15 ans, une solide renommée, et le "mélange de cultures" qu’il pratique, de fait, n’y est pas étranger. Calexico, créé par le tandem Joey Burns (chant, guitare)/John Convertino (batterie), a élaboré un véritable style musical. Un mix country-mariachi-rock-tex-mex-jazz, chaleureux, furieusement cinématographique, et imparable en concert. L’AB, ce mercredi 19, affiche complet. L’occasion de voir de quel bois se chauffe, sur scène, "Algiers". Un (7e) album un peu moins marquant que le précédent "Carried to Dust", mais qui contient quelques belles pièces (le très mélancolique "Para", l’épique "Splitter", l’incandescent "Puerto" ).

Un opus au goût d’évasion, quoi qu’il en soit, tant pour l’auditeur plongé dans les paroles des chansons, que pour les héros de ces récits truffés de départs, désirs d’ailleurs, séparations, appels à la liberté. Jamais, sans doute, la thématique des barrières et des migrations (par-delà les murs et la mer, omniprésents) n’a été si présente chez ce groupe sans frontières.

Calexico a lui-même traversé les Etats-Unis - à défaut de traverser l’Atlantique - pour enregistrer à La Nouvelle-Orléans. "Quatre ans avaient passé depuis le dernier album, mais on avait du mal à redémarrer, ça coinçait. Il nous fallait bouger", confient Joey Burns et John Convertino. Quatre années chargées d’émotions contrastées (naissances, mort et maladie de proches, élection d’Obama - que Calexico soutient avec cœur -, fusillade de Tucson en janvier 2011, faillite de leur label ). "Notre ami et ingénieur du son Craig Schumacher, qui est un habitué du festival de jazz à La Nouvelle-Orléans, nous tannait depuis des années avec cette ville. Il est vrai qu’elle est unique, hantée, fantastique, chargée d’Histoire et d’histoires. Une porte entre le nord et le sud de l’Amérique aussi" , indique Burns. "Il y a, à La Nouvelle-Orléans, des musiques qui ne pouvaient naître nulle part ailleurs, une combinaison unique d’influences européennes (françaises, espagnoles ), africaines, indigènes ", poursuit Convertino.

Pour autant, on chercherait en vain, dans "Algiers", une nette trace de jazz dixieland, de fanfare second line, de zydeco, de blues façon Dr John ou d’autre genre local. Si l’air de La Nouvelle-Orléans s’est immiscé dans cet album, c’est plutôt "dans le feeling général, une forme de relâchement dans certaines chansons, analysent-ils. Dans les paroles aussi, des thèmes plus sombres ou mélancoliques. Il y a tous ces marais qui t’entourent, là-bas, ces chansons en mode mineur, ces récits de lutte et de persévérance - sans compter le passage de l’ouragan Katrina." Le titre de l’album, "Algiers", fait référence non pas à la capitale de l’Algérie, mais au quartier éponyme de La Nouvelle-Orléans, par-delà le Mississippi. C’est là que Calexico a enregistré cet opus - sur bandes analogiques. Au Living Room, pour être précis : un chaleureux studio installé dans une ancienne église baptiste.

"Cet endroit et le studio Egrem de La Havane dégageaient un sentiment similaire, avec tout ce bois, l’histoire même de ces villes, la musique qui y est très présente", confie John Convertino. En 2009, Calexico avait accompagné la chanteuse espagnole Amparo Sanchez jusque dans la capitale cubaine, pour y enregistrer son opus "Tucson-Habana". "Quand on était à Cuba, on se sentait si proches des Etats-Unis C’est fou, cet embargo, tout de même ! Et il ne nuit pas seulement à Cuba, il touche aussi une ville comme La Nouvelle-Orléans, susceptible de nombreux échanges avec La Havane. Ces villes avaient de fortes connexions dans le passé, ainsi qu’avec Haïti, et l’Afrique bien sûr", rappelle Joey Burns.

"There’s a piano playing on the ocean floor, between Havana and New Orleans [ ] There’s a wall in the ocean between you and me" raconte la chanson "Sinner in the Sea". La fiction y côtoie le vécu, celui de Luis, par exemple, qui tenta la traversée du golfe à bord d’un camion transformé en bateau. L’album "Algiers" est peuplé de migrants, "de gens qui se battent pour trouver une autre voie" prolonge Joey Burns. "Dans "Puerto", Lupita regarde vers le nord, regarde les étoiles loin au-dessus du port; Rigo, lui, construit un ballon pour passer le mur - comme jadis des familles l’ont fait à Berlin". Entre deux couplets, la même chanson évoque les affres de la conquête espagnole au Mexique. "Il y a aussi ceux qui rêvent de partir, cherchent une vie meilleure, et dont le rêve s’accomplit devant leurs yeux, mais ils ne réalisent que trop tard, indique Joey Burns, commentant "Splitter". C’est la chanson de Bob Dylan "I Threw It All Away". On a tous en nous de tels contrastes. Toujours à courir après quelque chose."

Un pied dans l’Arizona, l’autre toujours ailleurs, au gré de leurs collaborations musicales (Jean-Louis Murat, Neko Case, Lizz Wright ), à quoi rêvent Joey Burns et John Convertino ? Enregistrer en Europe, pour sûr. "On y a vu des studios magnifiques. Et on nous a parlé des studios d’Ennio Morricone à Milan" lancent-ils, le regard brillant. Sinon, des envies de partages ? Les noms fusent : Cat Power, Tom Waits, Yann Tiersen, Dominique A, Manu Chao ou encore Cœur de Pirate. D’autres ponts à jeter, d’autres rencontres à approfondir.

Calexico, "a great place to live" ? Le groupe éponyme l’est, assurément.

"Algiers", un CD City Slang. Le 19/9 à l’AB (complet).

Publicité clickBoxBanner