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Quel est ce vent céleste et incessant qui pousse Bob Dylan, quarante ans plus tard, à hanter et arpenter le monde? On a dit qu'il se relevait péniblement d'un revers de fortune. Mais on croirait davantage qu'un esprit de mission, quelque chose comme une vocation, l'incite à reprendre sans relâche son pélerinage de par l'univers.

Mais il est impossible de percer à jour le secret de Bob. Ses croyances religieuses, ses penchants mystiques, ses positions politiques. L'ancien chef de file du `protest song´ - à son corps défendant -, fer de lance de la révolte américaine à la charnière des années 60 et 70, symbole de la beat generation à la croisée des musiques rock et folk, emblème de la guerre impossible lancée dans les marais vietnamiens, ne se livre guère. Le prophète des temps qui changent (`The Times They're a-Changing´, 1964), hymne d'une génération entière, ne nous a rien dit du big bang qui a secoué les Etats-Unis l'automne dernier. S'est-il jamais réconcilié avec l'american way of life qui laisse tant de gens au bord de la route? Avec un laconisme qui flirte avec le cynisme, Dylan a déjà répondu que c'est son oeuvre qui l'intéresse, pas l'état du monde...

Dylan, qui aura 61 ans ce 24 mai, est un mutant depuis toujours. Un fugueur, un fugace, un furtif, qui fuit sa famille petite-bourgeoise comme il envoie promener l'université. Il rejette les maîtres et toutes les formes d'autorité. Pendant tout un temps, il est sans domicile fixe, il n'a que sa moto pour courir après la liberté.

Dans une conférence de presse à l'hôtel George-V, en mai 1966, il résume son `point de vue´. On lui demande s'il a quelque chose de spécial à exprimer quand il chante, il répond: `non´. Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de chanter du folk song? `En 1959, il y avait des réclames partout: chantez du folk song´. Aimez-vous les filles? `J'aime tout le monde´. Quels sont vos prochains sujets d'inspiration? `Je ne suis pas inspiré´. Il se moque de la gloire, de la mode, de l'argent. Mais il se garde de délivrer quelque message: il reste avant tout un chroniqueur à la manière de celui qui lui tient lieu de maître, Woody Guthrie.

Mais le mythe est en marche. En août 1966, quand il disparaît après un grave accident de moto, il est devenu légendaire à l'égal d'Elvis Presley ou de Jimi Hendrix. C'est l'époque où il tourne plein rock (folk-rock), au grand dam de ses fans: il compose alors avec de nouveaux instruments - guitare électrique, batterie, flûte, orgue, piano - et il s'ensuit en 1965 des monuments symphoniques comme `Like a Rolling Stone´ ou `I Want you´ dans le superbe album `Blonde on Blonde´.

Avec sa voix de plus en plus déchirée, au bord toujours du déraillement, un mélange de sable et de verre pilé, un peu plus usé, le dos voûté, le vieux loup roule sa bosse de villes en montagnes. Il joue partout dans le monde, tous les soirs, dans de petites salles parfois, loin de tout matraquage publicitaire - ce qu'on a appelé le `never ending tour´ -, et ne sacrifie à aucune démagogie, encourant sans crainte le reproche d'aller à contre-époque.

Sur le champ créatif, on ne le vit plus guère ces dernières années se hisser à la hauteur des splendides albums `Planet Waves´ et `Blood on the Tracks´ du milieu des années 70. Dans les années 90, l'auteur-compositeur bat en retraite et tend à se replier sur ses racines. Bien que paraisse encore en 1997 un sublime album, `Time out of Mind´. Dylan revient à la guitare sèche et à l'harmonica, et chante l'amour, la mort, la fin. D'aucuns ont cru que la boucle était bouclée. Mais méfions-nous: cet ami du Pape est toujours capable de lancer un cri au nom de Dieu.

© La Libre Belgique 2002