Musique / Festivals

Rêver un impossible rêve". Le "grand Jacques" nourrissait le sien : mettre les voiles, "partir où personne ne part". L’homme de la Mancha quitta la Manche pour des flots plus hospitaliers à la recherche d’une "île claire comme un matin de Pâques" : les Marquises.

Pour réaliser son rêve, Brel avait besoin d’une "cathédrale" à qui offrir "quelques mâts / Un beaupré, de vastes cales." Il jeta son dévolu sur l’Askoy II, un yawl élégant, un poil paresseux sur l’eau. Pendant deux années, l’homme et le yacht seront fusionnels avant de se quitter, comme bien des couples.

L’histoire de Brel, tout le "plat pays" la connaît, ou presque. Celle de son bateau, beaucoup moins. L’Askoy II était échoué, ensablé sur une plage sauvage de Nouvelle-Zélande, corps-mort pour les cormorans.

C’est là qu’entrent en scène des "fous", pas de bassan, mais de drôles d’oiseaux quand même pour entrevoir, ne fût-ce qu’un millième de seconde, de pouvoir restaurer cette épave du bout du monde. Les frères Wittevrongel, des côtiers que l’on soupçonne aussi têtus que durs au mal, l’ont fait. Une gageure.

L’Askoy II est aujourd’hui "fermé" et en sécurité dans un chantier naval de Rupelmonde, au sud d’Anvers. Bien entendu, sa restauration est loin d’être menée à bon port. Beaucoup de temps et d’argent seront encore investis pour rendre à ce mythique voilier son lustre d’antan. "Je ne sais pas si je le verrai un jour naviguer. Une chose est sûre, il ne retournera jamais au stade d’épave", nous lâche Piet Wittevrongel, le cadet de la fratrie.

La partition est inachevée mais elle n’en est pas moins belle : c’est une histoire d’hommes, un grand "Jacques" et d’ordinaires, même s’ils tutoient le ciel les jours où il est bas. C’est l’histoire d’un noble voilier, choyé avant d’être pillé, abandonné et bientôt ressuscité.


Hugo Van Kuyck, père de l’Askoy II

L’Askoy II est un voilier belge, né sur la table à dessins de l’architecte anversois Hugo Van Kuyck à la fin des années 1950. Mis à l’eau en 1960, Van Kuyck, navigua en famille une dizaine d’années durant : " Surtout dans les eaux nordiques ", nous précise Gérald Muylle, grand argentier de l’ASBL Save Askoy II. L’Askoy II tire d’ailleurs son nom d’une île norvégienne, sise au large de Bergen.

Dix-neuf mètres de long, cinq de large et un tirant d’eau de deux mètres : " Van Kuyck a limité le tirant d’eau car il voulait naviguer sur les canaux hollandais", l’Askoy II a été élu parmi les vingt plus beaux yachts du monde à la fin des années 1960. Il s’agit d’un yawl qui, comme un ketch, possède un mât d’artimon, mais placé en arrière de la barre.

Malheureusement, Hugo Van Kuyck - qui œuvra dans le génie pour le compte des alliés, notamment en vue du débarquement en Normandie - tomba gravement malade et dut se résoudre à vendre son beau voilier. "Le bateau a été en vente pendant deux ans mais il a été bien entretenu. Quand Jacques Brel l’a vu, il a eu le coup de foudre. Aujourd’hui, on parlerait d’un achat compulsif, poursuit Gérald Muylle. Brel avait déjà navigué. Il avait été co-propriétaire d’un bateau et avait pris des cours de navigation en néerlandais à Ostende. ‘La mer est flamande’, se plaisait-il à raconter."

Puis, ce fut la rencontre avec Staf Wittevrongel, dont la famille possède une voilerie à Blankenberge (Wittevrongel Sails, toujours active aujourd’hui, NdlR). " Jacques Brel est entré chez nous. Cela paraît incroyable mais je ne l’avais pas reconnu, conte Staf Wittevrongel, président de l’ASBL. Il était venu dans une voiture banale, à la limite du négligé, si bien que quand il m’a présenté le chantier et les mètres carrés de voile dont il avait besoin, j’étais dubitatif. A l’époque, au début des années 1970, cela chiffrait à plusieurs centaines de milliers de francs, une sacrée somme. Je n’étais pas persuadé que le gaillard qui me faisait face avait le moindre franc vaillant devant lui. Bon, je lui ai dit : ‘Je prends vos coordonnées et je vous fais une offre.’ Là, il me répond : ‘Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer, Jacques Brel !’ La pièce enfin tombée, j’étais bien embarrassé. Là, il me dit : ‘Je suis heureux qu’enfin on ne me reconnaisse pas.’ L’affaire fut conclue et nous avons donc confectionné les voiles pour l’Askoy II."

La suite, on la connaît, Jacques Brel, sa compagne Maddly Bamy - rencontrée sur le tournage de "L’Aventure c’est l’aventure" de Lelouch -, France - une de ses filles - et deux équipiers - qui ont vite déserté le bord - quittent Anvers en juillet 1974 et mettent le cap sur les Marquises via Panama. " France Brel a débarqué aux Antilles, il faut bien dire que les relations entre les deux femmes n’étaient pas au beau fixe, précise Gérald Muylle. La Fondation Jacques Brel n’a jamais rien fait pour nous, ni contre d’ailleurs…"

Jacques Brel et Maddly entament en duettistes la longue traversée. Pour l’artiste, récemment opéré d’un cancer du poumon, la croisière est un chemin de croix. Manœuvrer les quarante-deux tonnes de l’Askoy II ne s’apparente pas une sinécure, même pour un homme en bonne santé. "En bateau, dira-t-il à Maddly, il faut être heureux pour partir. Autrement il devient un château hanté de mille bruits désagréables et lancinants, et longs. Plus humide que les prisons, on vit alors dans une soupe infecte et collante, navrante. Un bateau n’est pas grand, il devient minuscule. Il n’est pas fatigant, il devient harassant, c’est le bagne."

Maddly Bamy assure les manœuvres jusqu’aux Marquises. C’est sans regret - et pour le tiers de son prix d’achat - que Jacques Brel revendra l’Askoy II en décembre 1976, à un couple de jeunes mariés américains, Lee Adamson et Kathy Cleveland.