Musique / Festivals

REPORTAGE

À KINSHASA

Samedi soir, à Bandal, le quartier à la mode qui a supplanté dit-on, Matonge dans le coeur des Kinois. Les voitures klaxonnent, les minibus amènent des flots de jeunes avides de musique et de bière. Les ngandas, ces bars à cheval sur la rue, où l'on mange des brochettes de boeuf et de cabri en écoutant la musique, débordent de décibels et de clients. Deux chèvres attendent sous la table du cuisinier, ne se rendant pas compte qu'elles finiront bientôt en brochettes. Les «amazones», des hôtesses recrutées par Skol, promeuvent cette bière pour débaucher les clients de la Primus. Bref, une soirée comme les autres. Sauf que de nombreux jeunes fêtent les résultats du bac, en dansant et en s'aspergeant de farine.

Les hauts parleurs crachent la musique des descendants des Wenge: les «Wenge BCBG» de JB Mpiana qui concurrencent les «Wenge maison mère» de Werrason. La guerre entre les deux groupes a même eu lieu à Paris, Bercy, où ils se sont produits devant la diaspora congolaise. Un peu plus loin, une nganda d'un autre genre présente plusieurs petits salons où l'on peut siroter la bière ou des «sucrés» avec des amis en écoutant, pour soi tout seul, un magnifique orchestre: le Rumbanella Band. Quatre musiciens qui mélangent les rythmes afro-cubains, les mélodies françaises et la musique traditionnelle. Des voix sublimes, sans électronique ni acoustique sophistiquée. Manda Tchebwa, le grand chroniqueur de musique de la télévision congolaise, auteur d'un livre sur la «Terre de la chanson» (chez Afrique édition) nous le confirme: «Rumbanella Band est remarquable. Je les invite pour le prochain festival du Masa dont je suis le directeur artistique, et qui se tiendra, en 2003, à Abidjan.» C'est cet orchestre que Freddy Jacquet, le dynamique délégué de la communauté Wallonie-Bruxelles à Kinshasa, avait invité le 8 octobre dernier dans sa propriété pour la visite des ministres-présidents Van Cauwenberghe et Hasquin.

DU KIBUYU

Le lendemain, on se retrouve à 18 heures dans le quartier de Yolo, au coeur d'un garage où le groupe Fuzion répète. Au mur, il est écrit: «Rien n'est petit de ce qui est fait par amour».

Trois fois par semaine, le groupe et sa danseuse, une grande et très féline fille, font leur répétition. «Nous faisons du Kibuyu, explique en riant Christian Amissi, le leader du groupe. Kibuyu est une calebasse dans laquelle on mélange les aliments. Notre musique aussi veut trouver des sons différents, échapper à la monotonie de la musique congolaise en mêlant des sons nouveaux et des musiques traditionnelles.» Ils jouent dans un garage surchauffé et plein d'odeurs de pétrole, Christian au synthétiseur, un musicien albinos à la batterie, avec encore deux guitaristes et un percussionniste sur les djembés. Sans oublier la danseuse dans une danse très sensuelle et suggestive, avec tout son corps. «Nous n'avons plus rien dans la ville, mais il reste pour les gens la musique, la danse et l'amour. Ils adorent la musique, plus que jamais, et cela malgré ou à cause des difficultés que nous traversons. Chaque fois qu'on passe à la télé ou qu'on anime un bal populaire, les gens demandent nos disques. On a le matériel, on a déjà enregistré mais on cherche des sponsors pour presser les CD. À Kinshasa, il y a beaucoup de créativité, mais trop peu d'efforts pour faire connaître notre musique, pour la montrer, et l'exporter ne fût-ce qu'à Brazzaville.»

BESOIN DE VISAS

Les groupes kinois obtiennent sans difficulté extrême des visas pour se produire à l'étranger. On dit même que le responsable de l'office des étrangers en Belgique n'y est pas pour rien car il aurait - heureusement - un faible pour la musique congolaise. Et cela malgré quelques couacs inévitables: il arrive qu'un des musiciens fasse la belle et se fonde dans la population belge.

Certains soirs, de 16 à 22 heures, il faut aller à côté du beach, le port qui mène à Brazza. Un vaste espace couronné par un baobab géant qui a abrité, dit-on, les palabres entre Stanley et les chefs coutumiers, a été transformé en piste de danse et en bar en plein air. Ce sont les «Bana OK» qui y jouent, un groupe légendaire de rumba. Avec, le «papa» Simaro comme chanteur, qui a commencé dans ce groupe en 1959 déjà aux côtés du tout aussi légendaire Franco. Ils chantent encore souvent «Indépendance cha cha» que l'on a réentendu après le reportage de François Ryckmans à la RTBF. Les gens se garent dans l'enceinte même du bar et sirotent lentement leur grande bière avant de se trémousser gentiment sur la piste de sable, en espérant que la pluie ne tombera pas.

Manda Tchebwa est heureux de commenter tous les morceaux joués et de les chanter: «On avait connu un temps mort après la chute de Mobutu, mais depuis lors, cela repart remarquablement.» «La musique se diversifie sans cesse»

Confirme Brain Tshibanda, le brillant conseiller culturel du centre Wallonie-Bruxelles. Un centre qui joue un rôle clef dans la vie culturelle kinoise. Avec des moyens infimes donnés à bon escient, il soutient la musique, le théâtre et l'art et fut le seul à continuer à le faire depuis dix ans malgré les crises, les pillages et la guerre.

La nouvelle ministre de la Culture, Marthe Ngalula Wafuana, nous l'a confirmé: elle veut promouvoir les groupes de musique à l'étranger, avec malheureusement des moyens quasi nuls et tenter aussi de remettre de l'ordre dans les sociétés de droits d'auteurs, afin d'éviter le pillage des musiques congolaises. Elle a demandé pour cela une étude à M. de Maret, recteur de l'ULB.

© La Libre Belgique 2001