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Marshall Bruce Mathers III a aujourd'hui quarante-cinq ans. Comme la culture hip hop, le petit rappeur blanc devenu grand a vu le jour au début des années septante et a grandi au même rythme que le mouvement. Avec le destin que l'on sait et devenant l'un de ses représentants les plus importants. Il y a trois semaines, Eminem publiait un nouvel album qui fait saigner nos oreilles nos cœurs de fans adolescents.

Shady, c'est pas fini ?

Depuis deux décennies, Eminem mène sa vie comme d'autres boutent un incendie, la consumant allègrement des deux côtés au détriment d'une carrière musicale dont on aperçoit à peine les dents de scie aujourd'hui. A la sortie de son concert au Pukkelpop l'été 2013, pour nous, Shady c'était fini, et c'est en ces termes que nous l'avions écrit : «...livide, creusé, haletant, suffisant mais trop dans les vap' pour être arrogant, l'ombre du emcee qui s'ébroue devant nous est un véritable cadavre ambulant. Un pantin qui chante en playback aux commandes d'un show au rabais où les pétards ne font même pas peur. Triste épilogue...»

Mais Eminem ne l'entendait pas ainsi. Quatre ans plus tard, il nous revient avec "Revival", neuvième disque studio et conclusion du triptyque entamé dès 2009 avec "Relapse" et "Recovery". Plus d'1h20 de son pour dix-neuf plages éclectiques, où Marshall Bruce Mathers III se perd dans les longueurs, les featurings ronflants et son envie de bouffer à tous les râteliers pour être massivement validé. Une œuvre aussi bavarde et prolixe à l'heure de la conso-streaming et de la zappette compulsive ressemble à un aveu d'ignorance ou à une balle dans le pied. Qu'à cela ne tienne, puisque c'est sur la première marche du Billboard américain que ce nouvel album a terminé, comme les sept plaques qui l'ont précédé.


Ça Trump énormément

C'est en octobre et en deux temps que se jouaient les prémices de ce retour aux affaires. 2016 d'abord, juste avant l'élection de Donald Trump à la Maison Blanche, lorsqu'Eminem publie le titre "Campaign Speech" et s'en prend violemment à son futur Président. 2017 ensuite, à l'occasion de la cérémonie des BET Hip-Hop Awards, durant laquelle le emcee de Détroit lâche un "freestyle" du même acabit intitulé "The Storm" (ci-dessus). Deux premiers actes annonçant un retour énervé, engagé, virulent et couteau entre les dents. Et pourtant...

Aucun de ces deux faits d'armes ne figure au menu de "Revival" qui, au final, ne comporte que deux titres engagés seulement. "Untouchable" , plutôt du côté rock de la force, où l'auteur pointe les injustices raciales et les violences en képi, prenant successivement les rôles d'un policier blanc xénophobe et celui d'un homme noir dans l'Amérique de Trump. Et "Like Home", en tandem avec Alicia Keys, où il compare Trump à Adolf Hitler comme un poivrot insulterait les agents de nazis lors d'un contrôle d'identité. Tout cela eut gagné à être un brin plus nuancé.


Production pop

Au rayon composition, on retrouve Eminem himself , mais aussi les cadors que sont Just Blaze, Hit-Boy ou encore Alex da Kid. A l'autopsie, son père spirituel Dr.Dre, étiquetté «Executive Producer», n'est officiellement crédité que pour les 26 secondes d'intro de "Remind Me". Aurait-il déserté ce train mal en point avant son arrivée en gare ? Enfin, le boss Rick Rubin pose quand à lui sa patte experte sur quatre titres, dont le décevant single "Walk on Water" (ci-dessus), qui voit Beyoncé (Adèle était prévue à la base) batailler face à un Eminem qui parle à défaut de réellement rapper.

Du reste, l'ensemble de la production sonne extrêmement pop. On est dans le consensus musical mou, l'envie d'universalité ou du moins celle de plaire au-delà des murs perméables de la scène rap et des codes hip hop. Une politique qui mène à la nausée quand résonnent les samples du "I love Rock'n'Roll" de Joan Jett (cf. "Remind me") ou du "Zombie" des Cranberries (cf. "In your head"). Mais ne boudons pas notre plaisir, nous avons évité le "Smells like teen spirit" de Nirvana.

Casting maousse costaud

Serait-ce un autre aveu de faiblesse ? La liste des conviés au casting de "Revival" est à ce point impressionnante qu'elle en laisse perplexe. Les simples présences d'Alicia Keys et de Beyoncé – précitées – suffiraient amplement à envoyer du lourd côté invités. Mais Eminem a poussé les murs du carré VIP. Vous y croiserez en outre P!nk sur l'ô combien dispensable "Need Me", la jolie et talentueuse Kehlani sur l'anecdotique "Nowhere Fast", la musicienne et compositrice Skylar Grey pour "Tragic Endings"… Ou encore l'inévitable Ed Sheeran tout au long de "River" , tellement écrit et composé par lui qu'on en oublierait la présence du Real Slim Shady.

© D.R.

De tout cela, nous sauverons, pour le geste, les tentatives plus ambitieuses que sont "Framed" et le déstructuré "Offended", mal calibrés mais cependant orientés vers l'avant. Et, pour l'intention, la plage finale "Arose", qui permet au rappeur de faire son mea culpa auprès de son éternelle Kim et de leur fille Hailie (aujourd'hui âgée de 21 ans) pour toutes les fois où "il a joué au c**". Certains défenseurs d'Eminem enjoignent d'ailleurs les détracteurs de "Revival" à en relire les textes. Mais, cette fois, la plume de Marshall ne le sauvera pas (la preuve : ICI ).

La messe est dite. Eliminem .