Musique / Festivals

Les Américains déversent leur napalm sur le peuple vietnamien et sont confrontés, chez eux, à des émeutes raciales sanglantes; la guerre des Six jours éclate entre Israël et les pays arabes et celle du Biafra affame tout un peuple; au Tour de France, le coureur cycliste anglais Tom Simpson, par ailleurs fort sympathique, est la première victime du dopage et, à Bruxelles, le magasin L'Innovation prend feu comme une torche. Tel est le palmarès de l'année 1967. C'est dans ce contexte mondial brûlant et chaotique que paraît, le 1 er juin dans le monde, sauf aux Etats-Unis où il ne sort que le lendemain, un album devenu mythique : "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band", par un groupe de quatres jeunes musiciens britanniques, les Beatles. Originaires de Liverpool, à ce moment-là en pleine décrépitude post-industrielle, ces Beatles dominent les ondes et les hit-parades depuis la sortie de leur deuxième 45 tours, "Please Please Me", le 11 janvier 1963. John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Richard Starkey, alias Ringo Starr - c'est d'eux qu'il s'agit - enregistrent alors à tour de bras des chansons qui font le tour du monde, comme eux d'ailleurs, dans des tournées aussi populaires que bordéliques. Encore sous le choc aujourd'hui, les Etats-Unis voient arriver, au milieu des sixties, une "British Invasion" musicale, dont les quatre de Liverpool sont le fer de lance.

Mais on se lasse de tout et la Beatlemania, pour les quatre jeunes Anglais concernés, n'a rien d'une sinécure. Au beau milieu de l'année 1966 et au bord de la crise de nerfs, le groupe décide d'arrêter la scène et de se consacrer uniquement à l'enregistrement de leur musique en studio. Sans être des virtuoses, ces musiciens autodidactes ne sont plus des petits amateurs et, par leur travail de forçat, ont acquis une réelle expérience. Surtout, l'esprit totalement débridé de l'époque les porte à tout essayer dans tous les domaines de l'existence, donc de l'art. Le résultat, "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band" est innovant à tous points de vue : conception, enregistrement, instrumentation, mélange de styles musicaux, pochette, budget.

De cette explosion artistique, les prémices peuvent être entendus sur les disques "Rubber Soul" (1965) et "Revolver" (1966) : instruments indiens comme les tablas et le sitar, quatuor à cordes sur le titre "Yesterday" : la pop simpliste, sous influence rock'n'roll, est en train d'évoluer dans une direction nettement plus artistique et complexe. Cela n'a pas échappé à Brian Wilson et à ses Beach Boys qui, depuis leur lointaine Californie, réagissent déjà à "Rubber Soul" et publient le très sophistiqué "Pet Souds" en 1966, avec force cordes, clavecins, bruits de toute nature, instruments électro-acoustiques comme le thérémine, etc. Issu des mêmes séances, la chanson "Good Vibrations", parue en simple fin de l'année, a nécessité six semaines de studio, ce qui est énorme pour un seul titre.

Sur son île, Paul McCartney, qui a entendu ça, décide de relever le gant. Les Beatles ayant arrêté les tournées, un disque allait le faire à leur place. D'où l'idée d'un groupe fictif, portant des déguisements et des postiches. McCartney avait l'habitude : quand il partait en vacances dans le Sud de la France, au volant de son Aston Martin - discret ! -, il portait lunettes, perruque et fausse moustache pour passer incognito. Un dérapage phonétique sur l'expression "salt and pepper", et le Sergeant Pepper était né, à la tête du groupe du club des coeurs solitaires. C'est d'ailleurs ainsi que commence l'album : en intro, la chanson "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band" présente ce groupe fantoche, avec même un nouveau pseudo pour Ringo, Billy Shears ! La chanson est reprise en pénultième position, juste avant le définitif "A Day In The Life". Il a beaucoup été dit que "Sgt. Pepper's" était le premier album "concept", dont toutes les chansons seraient sous-tendues par une même idée. McCartney lui-même a déclaré, à l'époque : "Ce sera notre "Freak Out !", en référence au premier disque de Frank Zappa, considéré, lui, comme première tentative réussie de "concept album". L'idée d'un groupe fictif faisant son show était bien présente au début, mais elle n'a pas tenu face aux individualités montantes : Lennon n'a pas tardé à dire que les chansons qu'il avait écrites n'avaient rien à voir avec le concept de Sgt. Peppers...

Les fans piaffent d'impatience

En attendant, les Beatles ont commencé à travailler en studio depuis le 6 décembre 1966. Mais l'étiquette EMI s'impatiente, pressant le groupe et son réalisateur artistique, George Martin, de sortir un 45 tours. Déjà en boîte, "Strawberry Fields Forever" et "Penny Lane" font l'affaire, sans qu'il y ait vraiment de face B à ce qui sera l'un des simples les plus retentissants de l'histoire. Comme le veut la tradition chez les Beatles, ces chansons ne paraîtront pas en album, ce que Martin regrette jusqu'à aujourd'hui car "Sgt. Pepper's" - sans doute est-ce là son seul défaut - ne contient pas de vraie chanson diffusable en simple. La maison de disques n'est pas la seule à ronger son frein. Des millions de fans de par le monde piaffent d'impatience. Parmi eux, en Belgique, Dan Lacksman n'est pas le moindre. Aujourd'hui membre du groupe electro-fun Telex, propriétaire d'un studio d'enregistrement, réalisateur et ingénieur du son, il avoue avoir été pris par le virus musical grâce aux quatre de Liverpool : "Ce sont eux qui m'ont incité à composer, jouer de la guitare, enregistrer". Depuis, il a étudié de près les méthodes d'enregistrement de l'époque, certes encore rudimentaires, mais ouvrant grand les bras à l'imagination.

Les magnétophones à bandes dont disposaient les ingénieurs des studios Abbey Road pour les Beatles étaient des quatre pistes. Ceux-ci avaient commencé sur des deux pistes et n'en disposeront de huit qu'à la fin 1967, six mois après la fin du travail sur "Sgt Pepper's". Mais l'on se débrouillait pour dégager bien plus de pistes d'enregistrement : "Mettons que batterie et guitare - la base rythmique - soient sur la piste 1, un piano et une percu sur la 2, etc. On prémixait ces quatre pistes sur la première d'un autre magnéto quatre pistes : on avait à nouveau trois pistes libres, et ainsi de suite. Mais attention, il ne fallait pas se tromper car, une fois le son mixé, on ne pouvait plus changer". Par comparaison, aujourd'hui, la numérisation rend le nombre de pistes illimité, chaque instrument ayant la sienne, ce qui réduit considérablement le risque. Quant au résultat...

Bien d'autres techniques ont été inventées à l'initiative des Beatles et de George Martin à cette époque. La synchronisation entre deux magnétos par exemple, avec le concept "maître-esclave" : "Afin que les deux magnétophones tournent exactement à la même vitesse, le premier commande le second. Comment ? En réservant une de ses quatre pistes pour enregistrer une fréquence qui, amplifiée, est envoyée comme courant de fréquence au moteur de la seconde machine tournant donc exactement à la vitesse voulue". Futé, mais toujours artisanal, puisque le technicien devait quand même pousser précisément en même temps sur les deux boutons-poussoirs "start"...."Dans "A Day in the Life", ils voulaient un orchestre énorme : ils l'ont enregistré quatre fois sur le deuxième quatre pistes avec cette technique, quadruplant ainsi la musique avec une perfection incroyable."

Au passage, Dan Lacksman rend hommage à l'un de ses pairs, Geoff Emerick, bombardé ingénieur du son par George Martin. Son examen de passage, il l'a réussi lorsque John Lennon lui a demandé de faire sonner sa voix "comme le Dalaï Lama au sommet de la montagne". "Il y avait non loin de là un orgue Hammond avec un baffle Leslie, sorte de haut-parleur rotatif qui donne de la chaleur et de la richesse au son en le faisant tourner. Emerick eut l'idée d'injecter directement la voix dans la Leslie, ce qui fut d'un effet hallucinant. Ça a été son premier truc, grâce auquel il a gagné le droit de travailler avec les Beatles." C'est encore lui qui pensa à rapprocher très fort le micro des instruments, alors qu'auparavant, la règle était de le tenir à un mètre au moins, pour épargner le coûteux objet.

D'autres techniques ont été inventées à l'époque, comme l'ADT, Automatic Double Tracking, pour doubler automatiquement la voix afin de lui donner de l'épaisseur. Autre système, encore largement utilisé aujourd'hui, le "varispeed" en injectant un courant de fréquence légèrement différent, l'on obtenait une vitesse un peu ralentie ou accélérée qui donne, elle aussi, une épaisseur au son, à la voix. Mais tout ça, cela faisait du boulot. Afin de mettre en boîte les treize titres retenus, les Beatles sont restés en studio du 6 décembre 1966 au 1er avril 1967, pour un total de 129 jours de travail, sans compter les nuits. L'imagination au pouvoir les conduit sur les chemins du rock et de la pop ("Sgt. Peppers"), de la musique indienne ("Within You Without You"), du délire psychédélique ("Lucy in the Sky With Diamonds"), d'une certaine réflexion ("When I'm Sixty-Four"), de l'opéra-rock condensé ("A Day in the Life"), tout ça sur des instrumentations allant de la fanfare à l'orchestre symphonique en passant par le chant du coq ("Good Morning Good Morning").

Une pochette historique

Encore fallait-il faire le mixage final "La vraie version, celle qui est la plus riche, est celle en monophonie. Son mixage a duré six ou sept semaines, en présence des Beatles, pour soigner le mélange entre les sons, fignoler sur les vitesses, les fondus enchaînés entre les morceaux, etc. La version stéréo, elle, a été lâchée en un jour." Autant dire bâclée. Pourtant, c'est cette dernière qui figure sur la réédition en disque compact avec, notamment, "la vitesse de "She's Leaving Home" légèrement ralentie, ce qui donne une allure plus poussive à cette chanson". En passant, Dan Lacksman rêve d'une version "Dolby Surround" qui remettrait à jour les multiples pistes à l'origine de ce fabuleux enregistrement.

Encore fallait-il une pochette digne d'emballer le flamboyant ouvrage. Elle aussi sera historique. Afin de ne pas louper son coup, un directeur artistique, Robert Fraser, un artiste, Peter Blake, et un photographe, Michael Cooper, sont convoqués. Du jamais vu dans l'industrie du disque. Ici, le concept tient la route montrer le "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band" à la fin d'un concert, entouré du public. Blake a demandé à chaque intervenant une liste de personnages qu'il voudrait avoir idéalement dans ces circonstances. En plein trip, Harrison n'a cité que des gourous, Lennon voulait voir Jésus et Hitler... Après ce qu'il avait raconté quelques mois auparavant aux Etats-Unis - comme quoi les Beatles étaient plus célèbres que le Christ -, la maison de disques a jugé cette présence inopportune. Quant au dictateur nazi, son image cartonnée figure sur certaines prises de l'époque, mais à l'écart....

Sur le grand collage, parmi les 87 personnalités, l'on peut voir Stan Laurel et Oliver Hardy, Bob Dylan, Dylan Thomas, Freud, Marx, Einstein, Aldous Huxley, Tony Curtis, Marlon Brando, Lewis Carroll, Dr. Livingstone, Johnny Weissmuller, etc. Au début, Mae West avait refusé, parce qu'elle ne voulait pas figurer dans un truc de coeurs solitaires. Une lettre personnelle des Beatles a eu raison de ses réticences. Les Beatles eux-mêmes sont là, en cire, directement sortis des collections de Madame Tussaud, tandis que les membres du Club Band arborent ces uniformes rutilants, en satin. A droite, une poupée arbore le slogan "Welcome to the Rolling Stones" sur son chandail, et le nom "Beatles" ainsi que la guitare jaune sont en fleurs véritables. Un fameux bazar, une séance photo qui a duré trois heures, en cet après-midi du 30 mars 1967.

Cette pochette est aussi l'une des premières à s'ouvrir comme un livre, pour découvrir dans toute sa largeur la photo des quatres membres du Lonely Hearts Club Band....Une feuille cartonnée y était ajoutée, avec possibilité de découper moustache, galons et portraits du Sergent Poivre. Véritable chef d'oeuvre de....pop art, cette pochette a coûté 2868 livres, 5 shillings 3 pence de l'époque, cent fois plus cher que de coutume, une fortune. Comme le prix de l'album lui-même, 25000 livres.

Le 1er juin 1967, le jeune Dan Lacksman, 17 ans, en pleine séance d'examens, fait la file devant les bureaux d'EMI, quai des Charbonnages à Bruxelles, avec en main le bon d'achat de chez son disquaire. "La file s'étirait sur le trottoir, il y avait des caisses de disques partout, jamais vu ça. Rentré chez moi, j'ai mis le disque en boucle sur mon Teppaz, et je crois bien que j'ai réussi mon examen."

L'album aussi, numéro 1 en Angleterre pendant 23 semaines, 15 aux Etats-Unis, avec plusieurs Grammy Awards à son actif. Depuis, dans les classements des meilleurs albums, il figure, si pas en tête, au moins toujours dans les dix premiers. Par sa diversité, par sa liberté créatrice, "Sgt. Pepper's" a changé la face de la musique pop qui, pourtant, n'atteindra plus un tel degré d'imagination. Celle-ci a inspiré l'anthropologue Yves Coppens et ses collègues qui, le soir sous la tente, écoutaient souvent une cassette où figurait "Lucy In The Sky With Diamonds". Quand, le 30 novembre 1974, il a fallu donner un petit nom à leur découverte Australopithecus Afarensis, ce fut Lucy, notre grand-mère africaine. Lucy qui est toujours bien dans le ciel, puisque c'est aussi le nom de l'étoile BPM 37093. La pochette, elle, a souvent été pastichée, une première fois par Frank Zappa. Celui-ci a accusé les Beatles de vouloir faire de l'argent sur le compte de la culture psychédélique son pastiche, il l'a intitulé "We Are Only In It For The Money".

Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, The Beatles, Capitol, EMI