Musique / Festivals Le rendez-vous gaumais est le seul au monde où un concert est retardé pour cause de messe. Mais il est aussi bien d’autres choses…

L’une des particularités du Gaume Jazz, qui a battu son plein tout le week-end, tient à la diversité des lieux de concert, centrés autour du parc du château de Rossignol. Durant le festival, au cœur du pays gaumais, le parc lui-même ressemble plus à une grande fête de village qu’à une garden-party guindée. Les échoppes y sont disposées en arc de cercle, comme les chariots d’un campement de Visages pâles s’attendant à une attaque d’Indiens. Sauf qu’ici, ce sont les pompes à bières locales qui chauffent, dans une joyeuse ambiance bucolique.

Besoin d’un moment de calme ? Des concerts intimistes ont lieu dans la petite église du village. Lieu idéal pour le duo formé par la chanteuse Raphaëlle Brochet et le contrebassiste Philippe Aerts, dans un exercice sans filet : l’acoustique n’étant pas optimale, le grand défi, c’est la justesse. Le lieu inspire particulièrement Raphaëlle Brochet, les yeux aux cieux quand elle chante "Overjoyed" de Stevie Wonder, avec des accents de samba.

Dans l’enceinte du château, la petite salle de spectacle, dite l’étuve ou le sauna à ce moment de l’année, est l’autre lieu des concerts intimistes. Jean-Pierre Bissot, l’organisateur, trouve que les 160 places de la salle, c’était un peu peu, mais le lieu est idéal pour ce type de musique.

Pas avare d’expérimentations, la pianiste Eve Beuvens est une habituée du festival. Avec le saxophoniste soprano Mikael Godée, elle a monté un quartette dont le projet a le mérite d’être clairement défini : un jazz dans l’esprit de celui d’Europe du Nord. On les croirait tout chauds pour l’étiquette ECM, mais non, c’est Igloo, label belge quarantenaire, qui a le bonheur de publier "Looking Forward". Pas pour rien que le reste de la rythmique, d’une précision d’orfèvre, est suédois…

Ce millimétrage, sur des tempi moyens à lents, aboutit à une musique belle en soi, délicate, juste, non sans éclats, comme le montre le thème final, "How do you do ?". Le projet y gagnerait si les musiciens s’octroyaient un peu plus d’espace de liberté, hors partitions, pour laisser percer le flux vital.

Au passage, on apprend par la voix du speaker Philippe Grombeer que le deuxième concert du duo Brochet-Aerts est reporté d’une heure… Le Gaume Jazz est quand même le seul festival "in ze world" où un concert est reporté pour cause de… messe du samedi soir !

Qu’à cela ne tienne, sous le chapiteau, les Espagnols - pardon, les Catalans - du trio Chicuelo y Mesquida font rouler les encorbellements du flamenco. Au plus grand plaisir du public gaumais : après le concert, le disquaire arlonais Philippe De Bernardi (Park Music) peine à suivre la demande…

Brasero suédois

Un soir frisquet tombe sur la campagne gaumaise. Le 15 août n’est pas loin, souvent tournant de la saison ici. Il fait bon dès lors se tenir au chaud sous le chapiteau, d’autant que l’atmosphère musicale y est torride. Et par un groupe suédois encore bien, ou, en tout cas, mené par le contrebassiste Lars Daniellson. Dans ce quartette hallucinant, le pianiste Grégory Privat et le batteur Magnus Öström sont les enfants terribles.

D’origine martiniquaise, Grégory Privat est capable des délires les plus fous - il a écouté Cecil Taylor et Michel Petrucciani, sinon c’est pas possible. Mais le fils de José Privat, du groupe antillais Malavoi, est aussi capable de quelques notes essentielles, éparses puis se concentrant sur le mode du crescendo, parmi les plus émouvantes.

De telles découvertes - celle-là comme beaucoup d’autres - seul le Gaume Jazz Festival les autorise, les encourage. Pôle d’attraction de toute la "jazzosphère" européenne, il y flotte un air de liberté comme nulle part ailleurs. Pour tout cela, et bien d’autres choses encore, le Gaume Jazz est, en soi, une œuvre d’art.