Musique / Festivals

Qui, parmi les compositeurs contemporains, est en mesure de réussir non pas un seul, mais plusieurs opéras ? Et, mieux encore, de voir ces opéras joués, repris et recréés au niveau international ? La liste est vite dressée : on citera par exemple le vétéran Hans Werner Henze, notre compatriote Philippe Boesmans, l'Anglais Thomas Adès ou Peter Eötvös, dont le premier opéra - "Trois soeurs", d'après Tchekhov - fut créé voici juste dix ans à Lyon et a connu depuis une centaine de représentations dans dix productions différentes. Depuis, le compositeur hongrois a signé également "Le Balcon" d'après Genêt à Aix en 2002 et "Angels in America" d'après la pièce éponyme de Tony Kushner à Paris en 2004. Et, cette année, deux nouveaux opéras en langue anglaise : "Love and Other Demons" d'après Garcia Marquez en août au festival de Glyndebourne, et "Lady Sarashina" actuellement à l'Opéra de Lyon.

Commandé par le Belge Serge Dorny, directeur de l'Opéra de Lyon, et proposé dans le double cadre d'un audacieux festival japonais comprenant également des opéras de Britten, Hosokawa et Weill, et de la biennale Musique en scène dont Eötvös est cette année le curateur, "Lady Sarashina" est l'adaptation d'un classique anonyme de la littérature japonaise du XIe siècle : le journal d'une dame japonaise évoquant ses rêves mais aussi ses contemplations de la nature. Eötvös et sa librettiste (et épouse) Mari Mezei ont conservé de ce "Journal de Sarashina" (le mot désigne en fait une région des montagnes du centre du Japon) neuf tableaux tantôt comiques, tantôt poétiques, cette alternance de rire et d'émotion constituant déjà une richesse de l'oeuvre.

Une soprano (Mireille Delunsch, excellente dans un rôle écrit sur mesure) incarne Lady Sarashina, tandis que trois autres chanteurs - le baryton Peter Bording la mezzo-soprano Salomé Kammer et une autre soprano, la jeune Belge Ilse Eerens - jouent tour à tour tous les autres personnages qui gravitent autour de la narratrice. Pour ce trio vocal, le compositeur recourt parfois à l'amplification, moins pour faire "porter" des voix qui n'en ont pas besoin que pour recourir, de façon très réussie, à certains effets de spatialisation électronique. Si l'écriture atonale d'Eötvös sait laisser les voix s'épanouir avec un grand naturel, c'est peut-être plus encore la partition orchestrale qui fascine : un orchestre d'une quarantaine de musiciens, moitié de vents - qui dominent la sonorité globale - et moitié de cordes, plus quelques percussions également très présentes dans la constitution de cette irisation raffinée qui donne à l'ouvrage sa couleur orientale sans pourtant que les lignes mélodiques cherchent à imiter le style musical asiatique.

Chorégraphie

A ce raffinement sonore correspond l'élégance et la grâce des gestes et mouvements imaginés par Ushio Amagatsu, crédité à la fois comme metteur en scène et chorégraphe de cet opéra sans ballet ni danseurs. Décor dépouillé, costumes superbes qui s'effeuillent au fil des scènes, Eötvös retrouve ainsi son complice de la création de "Trois soeurs" pour un spectacle où contemporanéité et beauté - sonore et visuelle - font parfaitement bon ménage.

Lyon, Opéra, jusqu'au 16 mars. Infos : Web www.opera-lyon.com