Le règne (d’)Animal

Nicolas Capart Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Si ces animaux-là sont doués de parole, c’est un euphémisme d’affirmer qu’ils ne sont pas très loquaces. Pourtant, cet été, c’est jusqu’à Amsterdam que nous avons filé dans l’espoir de leur arracher quelques mots. Notre motivation : "Centipede Hz", nouvel album rêveur et effervescent qui marque le retour gagnant de la ménagerie brooklynienne. Certains de nos lecteurs, aussi bien renseignés soient-ils, seront sans doute surpris d’apprendre qu’il s’agit déjà du dixième album d’Animal Collective. Un quatuor américain qui sévit sur la scène indé depuis quelques années, et remplit partout dans le monde des salles au moins aussi grandes que l’AB sans devoir tortiller. En une grosse décennie de carrière (1999-...), de mélodies diaphanes, aux refrains délavés, en rythmiques bichromiques, tribales et hypnotiques, l’arche de Noah (Lennox alias Panda Bear) nous en aura fait voir des couleurs. Un trajectoire aussi aérienne que souterraine, qui trouvait la lumière en 2009 avec "Merriweather Post Pavillon", disque inspiré nappé de pop psyché et jalonné d’hymnes extatiques qui donnent immanquablement envie de tendre les bras au ciel, sourire aux lèvres et yeux fermés. Pour la première fois, les New-Yorkais faisaient tomber les barrières et rendaient leurs notes accessibles aux profanes bien intentionnés. Entre puissance organique et euphorie primale, Animal Collective semblait capable de séduire le plus grand nombre. Depuis, au fil des rencontres, la magie vira souvent à la démonstration et nos hôtes de dissimuler leurs "hits" derrière les harmonies vocales ou le fracas. Cela n’aura eu comme effet que d’aiguiser notre appétit et notre curiosité. Mais, avec "Centipede Hz", force est de constater que nos bêtes préférées ont toujours cette capacité déconcertante à nous faire fuir le sol.

Animal Collective est toujours à l’avance sur son prochain disque. Jouant d’autres nouveaux morceaux, même si le groupe vient de sortir un album. Un peu déstabilisant pour vos fans. Cela vous est-il égal ?

Brian Weitz (Geologist): Malgré les apparences, on s’en est toujours soucié. C’est vrai, nous avons interprété ces nouvelles compos en concert, l’an dernier durant la tournée. Quelques voix - certaines émanant de nos amis d’ailleurs - se sont élevées pour réclamer les morceaux de "Merriweather..." (l’opus précédent, si l’on fait abstraction de "Oddsac", concept-album visuel sorti en 2010 mais jamais joué sur les planches, NdlR). On en a joué, deux ou trois... Mais on y travaille, on essaie de changer cela. Je pense que nous parvenons peu à peu à apprécier le fait d’être liés à notre public, d’interagir avec les fans, de mieux communiquer avec eux. Auparavant, nous étions, il est vrai, très concentrés sur scène, obnubilés par l’expérience du live, repliés sur nous-mêmes. Quand cet album sortira à l’automne, on ne sera pas encore dans l’écriture du suivant. Du moins, on essaiera...

Vous aviez décidé d’enregistrer “Centipede Hz” avant de le servir en live. Mais vous n’avez pu vous y tenir. Parce que vous vous lassez vite de votre propre travail ?

David Portner (Avey Tare) : Il s’agissait plus de ne pas tourner avec ces compos jusqu’à leur épuisement. Jusqu’à en être dégoutés. Une erreur que nous avions commise avec "Merriweather...", car nous l’avions dévoilé trop tôt lors de nos prestations. Cet album, nous voulions le garder au chaud pour en profiter plus. Quelques sorties furtives tout au plus jusqu’à présent. Je ne sais pas si l’on peut dire de nous qu’on se lasse vite, mais oui, à force, une certaine lassitude s’installe. Le show live demeure ce qu’il y a de plus intéressant à nos yeux. Ça l’est moins lorsque les concerts deviennent répétitifs, quand on ne sait que trop bien ce qui se passera ensuite, quand il n’y a ni surprise, ni spontanéité.

Vous êtes à nouveau un quatuor, depuis le retour de Josh (Dibb alias Deakin). Comment et pourquoi est-ce arrivé ?

David Portner : Josh avait besoin de s’échapper un moment de toutes ces tournées, il avait besoin d’un break. Puis, il avait aussi envie de faire avancer ses projets perso. Puis il y eut le cycle "Merriweather..." qui mit du temps à se boucler. Lorsqu’il a décidé de faire un pas de côté, nous étions en pleine discussion sur le sujet. Il a donc fallu un petit temps pour tourner cette page et rendre son retour possible. Cela change la dynamique du groupe d’être quatre à nouveau. Paradoxalement, cela donne plus d’espace à chacun et à chaque instrument. Nous pouvons désormais avoir davantage recours aux percussions ou aux guitares en live. Cela ouvre des perspectives.

Vous vous êtes retrouvés à Baltimore. Vous (Geologist) avez retrouvé le clavier et Noah la position assise derrière la batterie. Comme si le groupe recherchait ses propres racines.

Brian Weitz: Peut-être, oui, d’une certaine manière. Cela dépend d’où remontent lesdites racines, à vrai dire. Nous avions commencé en trio, et n’avons réellement joué à quatre qu’à partir de "Here Comes the Indian", cinquième album d’Animal Collective. Donc ces racines sont quelque peu emmêlées et profondes. Nous avons retrouvé Baltimore pour élaborer ce disque, comme nous l’avions fait à nos débuts. Mais je n’ai pas l’intention d’opérer un quelconque retour.

Le mille-pattes (ou centipede en latin) est décrit comme un prédateur complexe et discret qui déteste la lumière et aime les atmosphères humides. Animal Collective correspond au profil ?

David Portner : Je n’ai jamais vu le groupe comme un prédateur, mais la complexité et surtout la discrétion sont des caractéristiques propres au projet depuis ses prémices. Si l’on aime la lumière, contrairement à lui, avec ce disque, nous avons tenté de nous en éloigner, donc ça colle. Par contre, les ambiances aquatiques étaient propres à "Merriweather..." et nous les quittons avec "Centipede Hz", que je vois davantage comme une suite logique à "Strawberry Jam".

Un disque : "Centipede Hz" (Domino/V2). En concert : le 10 novembre au Trix (Anvers).

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