Musique / Festivals

La scène est ahurissante: voûté, alternant jeu d'harmonica et chant au micro de celui-ci, balançant au rythme de sa santiag qui frappe lourdement le plancher, Bruce Springsteen est l'incarnation même du bluesman. Un air, quelques mots, une instrumentation dépouillée. Même les éclairages, tamisés, dessinant des formes incertaines, se sont mis au diapason: la pénombre accentue l'aspect irréel de la scène, donnant à l'homme orchestre une silhouette curieusement «waitsienne». On se croirait dans l'antre d'un mutant. Mais c'est à Forest National, lundi soir, que le Boss livrait cet éblouissant deuxième morceau d'un concert bruxellois de toute beauté, une semaine à peine après avoir débuté sa tournée européenne «Devils and Dust» à Dublin.

Trente ans qu'il roule sa bosse, ce que le chanteur américain, particulièrement disert sur son univers artistique et sa famille, ne se privera pas de souligner, remerciant le public pour avoir fait vivre ses chansons toutes ces années. Non sans avoir requis le silence dès son arrivée sur scène, dans un français et un néerlandais presque parfaits, afin de «pouvoir réaliser un excellent spectacle»... Un côté politiquement correct qui tranche étrangement avec le personnage, connu pour son positionnement artistique et son militantisme politique. Il est vrai que le décor, avec ses rideaux rouges et ses lustres, est davantage celui d'un palais que celui d'un intérieur typique de l'Amérique d'en bas. Mais le spectacle, cette fois, est à ce prix.

Du coup, les moments sont rares où le public, assis, peut vraiment se lâcher. Comme lorsque pour les derniers morceaux, deux coulées de spectateurs - soudainement libérées - déferlent à grands renforts de cris dans les allées qui mènent à la scène. Brusquement propulsés au premier rang, ceux-ci dégainent aussitôt comme un seul homme leurs appareils photos et téléphones portables, composant sur leurs écrans lucioles une myriade d'images de la star.

Mais si le barde du New Jersey semble profiter du bain de la foule qui le touche maintenant, son «Allez-y, ne vous gênez pas» marque ironiquement sa distance. De fait, Springsteen n'avait pas besoin de cet artifice savamment orchestré pour pouvoir raconter ses histoires de petites gens et convaincre musicalement. Il lui suffit de gratter ses guitares folk (»Devils and Dust», «Nebraska», «Silver Palomino», «The Rising»...), de caresser le piano («The River», «Tougher Than The Rest»), et de souffler dans son harmonica. Sans oublier cette voix, tour à tour cajolante, assurée, ample, ferme, maîtrisée en tout instant (à l'exception notable des choeurs de «Leah», curieusement hors du ton). Ce faisant, le Boss varie les textures sonores, relançant sans cesse l'intérêt pour son répertoire ainsi revisité. Et laisse une impression d'accomplissement artistique et de sérénité intérieure. Respect.

© La Libre Belgique 2005