Musique / Festivals

Baba Sissoko est musicien et chanteur. Il est Malien et... griot, autrement dit historien-conteur, dépositaire de la tradition orale. Eloi Baudimont est musicien-compositeur et, incidemment, chef de fanfare. Il est Belge. Tout comme Frédéric Mariage, musicien amateur et, surtout, animateur à la maison de la Culture de Tournai. A trois - "et au hasard" , ajoute Frédéric Mariage -, ils ont imaginé et créé "Mali mali": une rencontre musicale entre l’Afrique et l’Europe, entre un griot et un maestro, entre un chœur, une fanfare et des percussions.

Une belle histoire.

Baba Sissoko est né à Bamako (Mali) le 8 mars 1963, "le jour de la fête des éléphants", précise-t-il. Il a choisi son nom à l’âge de 7 ans, adoptant celui de son grand-père maternel qui l’a initié aux réalités de la vie. "Au Mali, l’éducation passe par les grands-parents." A tout le moins celle des griots. Son père l’est. Ses deux grands-pères aussi. "Baba est une bibliothèque vivante, traduit Frédéric Mariage, qui "livre" son savoir."

Il n’avait pas 7 ans quand son grand-père lui propose de l’accompagner dans son périple. Durant 3 à 4 mois, de village en village, ils vont courir la région. A cheval. "Un pour lui, un pour la nourriture, un pour les instruments de musique et un pour moi." "J’étais prêt quand il m’a emmené, dit-il. Je n’oublierai jamais. C’était après la période des pluies. Le mil et le maïs commençaient à grandir. Le ciel était clair. Il fallait voyager de nuit car, de jour, il faisait trop chaud."

Durant ces quelques mois qui se répéteront chaque année jusqu’à ses 18 ans, Baba Sissoko apprend tout de ce grand-père. Il écoute, retient les histoires par cœur et s’initie à la musique, les unes n’allant pas sans l’autre.

Il débute avec le tamani, un "tambour parleur" qu’on place sous l’aisselle et dont les sons peuvent reproduire toute la gamme. La performance de Baba Sissoko tient à une étonnante virtuosité et à une capacité à taper fort. Il faut dire qu’il a pour lui une stature imposante. "La tamani, c’est mon premier amour, sourit-il. Il a une puissance incroyable et détient la clé des sentiments. C’est un instrument très important pour moi. Il m’a permis d’entrer dans le monde musical international." Avec son tamani, Baba Sissoko a côtoyé et collaboré avec les plus grands noms du jazz et de la world music: Buena Vista Social Club, l’Art Ensemble of Chicago, Sting, Santana, Youssou N’Dour, Aka Moon, Salif Keita "C’est par le tamani, ajoute-t-il , que je suis venu pour la première fois en Belgique, en 1993ou 1994, dans le cadre d’une collaboration avec le percussioniste Poney Gross" (NdlR: devenu Zig-Zag world).

Son deuxième instrument, c’est le n’goni, une guitare traditionnelle qui compte un certain nombre de cordes. "Il peut n’y en avoir qu’une. Traditionnellement, il y en a quatre, explique Baba Sissoko. Certains en jouent à sept cordes. Mon père jouait avec neuf cordes! Moi, je me contente de cinq. Ca suffit pour l’instant, je ne suis pas pressé."

Et puis, il y a la voix, son troisième instrument, avec laquelle il a créé et enregistré des dizaines de chansons en bambara.

En 2004, il revient en Belgique, à l’invitation de Frédéric Mariage, pour animer un stage de tamani. Frédéric est aussi flûtiste dans la fanfare (... du village) de Mourcourt qui, à l’époque, préparait l’enregistrement d’un CD. Non sans continuer ses concerts, sur la Grand-Place de Tournai notamment. Ce soir-là, Baba Sissoko va s’immiscer dans la fanfare le temps de quelques morceaux. C’est le début de l’aventure. "J’ai entendu un son que je ne connaissais pas, raconte Eloi Baudimont; celui du tamani. Baba jouait naturellement avec la fanfare!" Le jour où la fanfare enregistre son disque "L’amour court", Baba Sissoko est là. "Ce qui m’a incité, raconte-t-il, c’est que la contrebasse de la fanfare était tenue par le papa d’Eloi""Sans moi, ça marchait très bien, reconnaît-il, mais j’ai trouvé un trou où me placer" "Le répertoire n’a pas changé. Baba s’est simplement installé dedans", confirme Eloi Baudimont.

"Il y a 10 ans, la fanfare était essentiellement celle du village, cloisonnée dans un petit périmètre, explique son chef. Puis, on a eu la chance d’aller jouer plus loin et de faire autre chose que ce que l’on attend d’une fanfare, comme l’animation de la Piste aux Espoirs ou encore le Boogie Town Festival à Court-Saint-Etienne; on jouait dans le public pendant que les groupes se succédaient sur scène. Partant d’un petit village, on peut aller très loin..."

Après l’enregistrement de "L’amour court", Baba suggère de faire l’inverse. "C’est-à-dire que la fanfare s’adapte à sa musique", explique Frédéric Mariage. En août 2005, la Maison de la Culture organise "Transmusiques", un atelier de création collective basé sur 3 chansons de Baba. Eloi en a fait les arrangements. "Mais ils n’étaient pas finis, précise le principal intéressé, donc complètement adaptables". Un tiers de la fanfare se prend au jeu, auquel s’ajoutent les stagiaires proprement dits, musiciens et chanteurs.

La "cohabitation" ayant bien marché pour 3 chansons, pourquoi pas pour 10, un bon chiffre pour un concert? "Mais pour cela, il fallait étoffer le collectif, l’ouvrir à d’autres musiciens, d’autres choristes, dit Eloi Baudimont. Il fallait un chœur et des percussionnistes." S’est alors jointe à l’aventure une partie de la chorale de Froidmont via son chef, Patrick Joniaux, chanteur de la fanfare de Mourcourt et devenu responsable du groupe des percussions de Mali mali. De même que des techniciens emmenés par Gauthier Bourgois, responsable de régie et, pour le plaisir, recrue assidue du chœur de Mali mali. A l’arrivée, cela donne 101 personnes: 89 musiciens et choristes, et le reste à la technique. "Et si l’ensemble compte 6-7 Français de Lille, un Alsacien, deux Italiennes, ajoute Frédéric Mariage, c’est tout simplement parce qu’ils ont participé au stage "Transmusiques". Beaucoup de choses tiennent du hasard."

Un spectacle commençait à naître. Il lui fallait un nom. "Mali mali, cela veut dire "santé !" au Mali et puis cela faisait un peu penser à... méli-mélo", sourit-il.

"Baba m’a laissé carte blanche, insiste Eloi Baudimont. J’ai arrangé sa musique comme un Européen. La principale difficulté c’est que les instruments, au Mali, ne sont pas tempérés. En Europe, on joue de la musique tempérée, en suivant des règles mathématiques et en évitant les accrochages. En Afrique, on suit les règles de la nature. Quand Baba joue une mélodie, il ne faut pas rentrer en conflit avec lui, mais tourner autour. On ne peut doubler la mélodie de Baba."

"Autre défi, poursuit-il, chez nous, dans les fanfares comme dans les chorales, on n’est pas habitué à la musique répétitive. On travaille sur 16 ou 32 mesures, alors qu’en Afrique, on peut le faire sur 3 mesures Il a fallu convaincre les musiciens et choristes de répéter 50 fois le même passage en boucle et, surtout, d’avoir du plaisir à le faire". "Mais quel plaisir, corrobore Patrick Joniaux. L’important, ce n’est pas la musique, c’est l’ensemble et le plaisir de jouer." "Le public ressent la même émotion que celle qu’on a eue quand on a pensé à ce projet, renchérit Baba Sissoko. Il aime. Même pour moi, c’est magnifique: je n’avais jamais fait un projet comme celui-là. Je chante en bambara, la chorale aussi et, d’un point de vue mélodie, la mesure est malienne. Le résultat de l’arrangement est ce que j’attendais: c’est carnaval!"

Dix morceaux seulement? "Chaque morceau exige beaucoup de temps. Il faut parfois le digérer pendant un an pour qu’il sonne. Quand on le joue, on doit être au-delà des difficultés techniques. On pourrait faire quatre nouveaux morceaux. Mais pour l’instant, mon travail est de prendre ce que l’on sait faire et d’aller plus loin, de perfectionner le morceau afin que la moindre seconde soit maîtrisée. C’est une démarche que l’on fait rarement avec des amateurs." Avec ceci que le chef est exigeant: toutes les répétitions - au bas mot 125 heures en 2 ans - s’effectuent au grand complet. Ceux qui ne jouent pas doivent... écouter. "Je suis convaincu que si la fanfare veut jouer avec le chœur, elle doit savoir ce que le chœur fait. Il faut que les uns voient comment se construisent les autres." "Mais le déclic, c’est le public", ajoute-t-il. Un "pré-concert" a eu lieu en août 2007, juste après la première semaine de répétition. "On est alors devenu une troupe d’amis, de Mali maliens...", dit-il. "Une famille", ajoute l’unique Malien parmi ces 101 Mali maliens.

Les premiers concerts se devaient, bien sûr, d’avoir lieu à la Maison de la Culture qui, en association avec notélé, la télévision régionale du Tournaisis, produit le projet avec l’aide de la Communauté française. La création a lieu les 19 et 20 mai 2007. Deux concerts filmés et enregistrés par notélé qui en tirera un CD et un DVD. Viendront ensuite Mons, en ouverture du Festival au Carré et Ath, en septembre. Puis Comines et La Louvière en avril de cette année. Et, tout bientôt, Tournai les 20 et 21 décembre. Avec pour résultat une fusion de rythmes. "Mais aussi d’horizons, d’essences, d’âmes qui se rejoignent, explique Patrick Joniaux.Il y a le Mali avec Baba au centre, l’Afrique et l’Amérique du Sud avec les percussions placées au milieu de la scène, l’Europe avec la fanfare à droite et, à gauche, le monde avec le chœur." Ou plutôt le c(h)œur, tel que Mali mali l’écrit sous son logo. "Et un peu d’Italie aussi", ajoute Baba, où il vit depuis 10 ans.

"Mali mali, indique Gauthier Bourgois, l’homme de la régie, ce sont des instrumentistes et choristes amateurs mais encadrés par une équipe de professionnels." Parmi lesquels Michel Andina, ingénieur du son, et M.Zo, scénographe, metteur en scène de spectacles de rue. Sont de lui le décor, les costumes (blanc et beige pour les percussions, rose et pêche pour la fanfare, orange et brique pour le chœur), le déplacement des uns et des autres, la gestuelle (simulant une scène de marché, par exemple), jusqu’à la balançoire sur laquelle, le temps de la chanson "Nina", s’envolent son inspiratrice, Nina (13 ans, la benjamine de la grande famille) et sa voix claire.

"M. Zo est entré dans le projet alors qu’il était déjà pas mal avancé, poursuit Gauthier Bourgois. Il a dû se battre et nous, nous faire violence, car on se sentait si bien entre nous. Mais il était indispensable qu’il crée des passerelles entre nous et le public, Le véritable défi ce fut, pour lui, de mettre le spectacle en scène tout en lui conservant sa fraîcheur naturelle. Les seuls qui peuvent faire ce qu’ils veulent, c’est Eloi et Baba." Le premier qui saute d’un bout à l’autre de la scène, trépigne sur place, lance ses bras à droite, à gauche, puis calme le jeu Et le second qui, sans y faire, gère toute la scène et le public. "Je me sens bien, je ne m’inquiète pas, je vis le moment. Et puis il y a le Maestro." "Peut-être, reconnaît celui-ci, mais cela reste un concert de Baba. Baba voit le public. Les musiciens voient Baba et le public. Mon rôle, c’est de gérer les musiciens afin que Baba soit bien."

Et Baba est bien. Il suffit de l’écouter. Triplement, car on écoute autant le griot, que le chanteur et le musicien. Et il sait y faire, avec une tendresse, un charisme et une ampleur que ses longs boubous et ses longues tresses accroissent. A Comines, il s’est raconté en français. A La Louvière, il y a ajouté l’italien. Et même du bambara, en réponse aux encouragements très... africains d’une poignée de Maliens installés dans le fond de la salle. Et quand ceux-ci sont montés sur scène pour danser leur joie, ils y ont tout naturellement attiré quelques spectatrices métisses devenues, ce soir-là, plus noires que blanches.

"Mali mali est difficile à déplacer, car on est nombreux, indique Frédéric Mariage. Toutes les salles ne s’y prêtent pas. Et puis le spectacle est techniquement très lourd. Rien que les 77 micros exigent du temps pour la balance, ce qui fait reculer les organisateurs de festivals." "On pourrait être 30, renchérit Eloi Baudimont, mais on veut être 100. On ne transige pas là-dessus. Le côté famille du projet est important." "Et puis, renchérit le premier, la Maison de la Culture sait produire des spectacles. Mais les vendre, c’est un autre métier."

Ce qui ne l’a pas empêché de rêver à la mise sur pied de concerts... au Mali. "On avait vraiment envie de montrer aux Maliens ce que l’on a fait de la musique de Baba - qui est très connu là-bas - et, parallèlement, de découvrir le Mali, de participer à un véritable échange culturel." Une fameuse entreprise. Parce que si Mali mali est techniquement lourd à déplacer en Belgique, que dire au Mali. Sur les 101 Mali Maliens, 85 feront le déplacement, pendant les vacances de Mardi Gras, pour deux concerts à Bamako et un à Ségou. "Gratuit, parce que c’est pour la population qu’on veut jouer, pas pour les touristes."

Financièrement aussi le projet est un défi. "Il n’y a pas d’accord entre le Mali et la Belgique, poursuit Frédéric Mariage. On ne peut donc bénéficier de subventions." La moitié des frais sont couverts par les participants, l’autre, "c’est à nous de la trouver".

Pour préparer le déplacement, Baba a reçu les instigateurs de Mali mali chez lui, à Bamako en janvier 2008. Ils étaient suivis par Chantal Notté, chanteuse dans le choeur, mais surtout journaliste de notélé. Dans le making of, elle raconte Baba, en voix, en chants et en images, le replaçant dans sa famille, son histoire, son environnement. "Plus qu’un reportage, c’est une manière - très humaine - de voir les choses", conclut Fréréric Mariage. Et pour la grande majorité des Mali maliens, c’est une initiation au voyage.