Musique / Festivals

Abbey Lincoln

It's me

Impossible à prendre en défaut, Abbey Lincoln poursuit un parcours extraordinaire de chanteuse, auteur, compositeur. «It's me» le confirme: avec ou sans l'enrobage des cordes, la Chicagoanne développe un chant profondément swinguant à partir de son timbre comme étouffé dans la gorge et de sa diction traînante. Quel que soit le tempo, quels que soient les interlocuteurs (le saxo cool de James Spaulding par exemple), le ravissement est le même. Certes, la chanteuse sait qu'elle peut s'appuyer sur un pianiste comme Kenny Barron. À part «Skylark», Abbey Lincoln ne se repose cependant pas sur des standards très courus, mais crée de sa propre plume des chansons dignes d'une grande destinée comme «Love is made». Toute sa personnalité se retrouve aussi dans l'adaptation d'un traditionnel gospel comme «It's me, O'Lord». (D.S.)

1 CD Verve 038 171, Universal.

Kelis

Tasty

Pouvait-elle mieux appeler cet album que «Tasty»? Kelis Rodgers et une fille aussi tenace que sexy, dotée d'une personnalité originale. Après une légère baisse de régime au deuxième album («Wanderland»), elle retrouve, avec «Tasty», le percutant du premier («Kaleidoscope»). Très présents jusqu'ici, The Neptunes ne signent plus que cinq morceaux mais, faites confiance à Chad Hugo et Pharrell Wil- liams, ce sont les mieux fagotés. Qui plus est, des gens très en vue comme André 3000 (la moitié d'OutKast) ou Raphael Saadiq viennent ajouter leur grain de sel à cette fille qui ne manque déjà pas de piment. Toujours là où on ne l'attend pas, elle étonne tant par certaines fusions rythmiques reggae ou arabisantes que par un classicisme R'nB qui flattera l'oreille sans la lasser. (D.S.)

1 CD Virgin 5968902, EMI.

Pearl Jam

Lost Dogs

Bien que curieux, le concept fonctionne rudement bien. En effet, il y a là un peu de tout: faces B, extraits de compiles, simples confidentiels, pour un total de 16 titres auxquels viennent s'ajouter 14 inédits, chutes de studio n'ayant pas trouvé leur place dans les albums quasi concept parus après «Ten» (1991). Ces 30 titres assemblés là dans le plus grand désordre chronologique confirment l'énorme productivité de Pearl Jam et donnent une image moins monolithique du groupe de Seattle. Le rock mélodieux en gros godillots voisine harmonieusement avec des tendances plus acoustiques, psychédéliques («Whale Song»), référentielles («Last Kiss» de Wayne Cochran par J. Frank Wilson), voire quasi humoristiques («Gremmie out of Control»). Ce qui fait de ce double cédé un des meilleurs Pearl Jam depuis... «Ten». (D.S.)

1 double CD Epic 513 640, Sony.

Steely Dan

Gaucho

Responsables d'un spectaculaire retour en 2000, la paire Donald Fagen / Walter Becker est aussi à la tête d'un catalogue régulièrement réédité aux petits soins des technologies nouvelles. Voici donc, en SACD et remixé surround, «Gaucho», huitième album de Steely Dan (1980). Un nombre incroyable d'instrumentistes de pointe prêtent leur concours à l'oeuvre: les frères Randy et Michael Brecker, Rick Derringer, Michael McDonald, Mark Knopfler, Jeff Porcaro, Steve Gadd, etc. Émaillé de problèmes de tous ordres, l'enregistrement prendra trois ans. En reste un album trop travaillé, pas assez spontané, avec trois titres mémorables: «Babylon Sister», «Hey Nineteen» et surtout «Time out of Mind». Pour Steely Dan, c'est la fin d'une époque. Ils mettront vingt ans pour s'en remettre. (D.S.)

1 CD MCA 0602498605103, Universal.

Georges Moustaki

Moustaki

Avec sa barbe chenue et son articulation chuintante un peu à la Brassens, Georges Moustaki est une institution de la chanson. Infatigable motard bourlingueur, il revient ici avec une douzaine de nouveaux titres parfaitement dans le ton d'une oeuvre faite de délicatesse, d'amour et de tendresse. Un brin de nostalgie sied à l'ensemble («Odéon», «Quand j'étais voyou», «Petite âme soeur»). Beaucoup de ces chansons poétiques semblent émaner en droite ligne des rêveries d'un promeneur solitaire. En duo avec l'actrice, «Emma» (Thompson) résonne comme un hommage délicat, tandis que «Paris a le coeur tendre» rappelle le formidable guitariste et compositeur que fut Henri Crolla. Le tout, bénéficiant des arrangements de Jean-Claude Vannier, colle merveilleusement à la personnalité attachante de Moustaki. (D.S.)

1 CD Virgin 567724, EMI.

Giuseppe Tartini, Suonate

Enrico Gatti, Gaetano Nasillo, Guido Morini

«Que le diable aille au diable» : en complément à son enregistrement de sonates pour violon de Giuseppe Tartini (1692-1770), le violoniste Enrico Gatti signe un passionnant et foisonnant texte de pochette dans lequel il explique notamment pourquoi on a tort de réduire le célèbre violoniste virtuose au seul «Trille du diable» enregistré, réenregistré et sur-enregistré.

Les oeuvres réunies ici - quatre sonates et une pastorale de l'opus un, quatre autres de l'opus deux - sont en effet bien loin des clichés de virtuosité. Non qu'elles soient aisées à jouer: Gatti fait preuve d'une technique superbe, mais a l'élégance de la cacher derrière la musicalité et l'élégance de la découverte. (N.B.)

2 CD Arcana A 420,2 h. 9 min. 40 sec., Distrisound.

Rachmaninov, Rimski-Korsakov, Stravinsky

Wen-Yu Shen

Deuxième lauréat de la dernière session du Concours Reine Elisabeth, le jeune pianiste chinois Wen-Yu Shen nous revient avec un disque solo consacré à deux compositeurs russes: Rachmaninov (la deuxième sonate en si bémol majeur, trois préludes et une étude tableau ainsi que l'arrangement du célèbre «Vol du bourdon» de Rimski-Korsakov), et Stravinsky avec le célèbre «Petrouchka».

Si le bolide de la pochette sied joliment à l'énergie mise par le sympathique pianiste dans «Petrouchka» et «Le Vol du bourdon», ses Rachmaninov sont, eux, placés sous le signe d'une poésie rêveuse qui n'est pas si courante dans ce répertoire. (N.B.)

1 CD Cyprès CYP 9617,54 min. 21 sec., AMG.

Anton Bruckner, Symphonie n° 7

Carlo Maria Giulini

En 1986, Carlo Maria Giulini gravait pour Deutsche Grammophon avec le Philharmonique de Vienne une version de la septième symphonie d'Anton Bruckner qui reste une référence, mais n'est hélas plus disponible actuellement.

Quatre ans plus tôt, il donnait la même oeuvre aux Proms de Londres, et c'est l'enregistrement live de ce concert que propose aujourd'hui la belle série d'archives BBC Legends: une version un peu moins profonde, avec un orchestre légèrement inférieur (le Philharmonia), mais néanmoins empreinte d'une grande spiritualité. En complément, le prélude de «Khovanschina» de Moussorgski, et - plus exotique encore - deux danses du «Tricorne» de De Falla. (N.B.)

1 CD BBC Legends BBCL 4123,1 h. 13 min. 44 sec., Codaex.

Othmar Schoeck, Venus

Mario Venzago

La nouvelle distribution en Belgique du label suisse MGB (firme de disques classiques de la Migros, équivalent local de notre Delhaize!) nous vaut le plaisir de trouver chez nous une oeuvre majeure de la littérature lyrique suisse - et, plus largement, internationale - du XXe siècle: la «Venus» d'Othmar Schoeck (1886- 1957), compositeur suisse dont on ne connaît souvent que la «Penthésilée».

Gravé en 1992 avec une distribution luxueuse (James O'Neal, Lucia Popp, Bo Skovhus), cet enregistrement - le seul disponible - permet de découvrir ce bel opéra basé sur la Vénus d'Ille de Mérimée. Une partition aux accents essentiellement straussiens, mais cousine aussi des oeuvres contemporaines (1922) de Schrecker ou Zemlinsky. (N.B.)

2 CD MGB CD 6112,1 h. 31 min. 2 sec., Lavial.

Schumann, Liszt, Hahn, Barber

Cutler, Moore

Dans la série «Debut» d'EMI, voici une révélation: voix corsée et brillante, excellente technique et musicalité cultivée, le jeune ténor américain Eric Cutler approche le lied avec une santé et une vigueur rafraîchissantes. Qu'il s'agisse du Liederkreis op. 39 de Schumann, des redoutables Sonetti du Petrarca de Liszt, des mélodies de Hahn ou de celles de Barber, le chanteur sait associer la maîtrise et la spontanéité. Prononciation parfaite dans chaque langue, engagement constant, assorti, à l'occasion, d'une belle vaillance. On perçoit la familiarité avec l'opéra - où le jeune interprète s'est déjà distingué - et on savoure au passage le travail du pianiste Bradley Moore, lauréat - tout comme le chanteur - du programme Lindemann du MET. (MDM)

1 CD EMI BBC,62 min. 06 sec., 5 856 13 2

© La Libre Belgique 2004