Musique / Festivals

Retirée dans le massif ardennais, un peu à l'écart des grands axes routiers et des voies navigables, la ville de Spa semble coupée du monde. Et pourtant, chaque année depuis 1994, aux alentours du 21 juillet, la cité thermale entre en effervescence et pétille pour accueillir un événement musical unique en Belgique: les Francofolies. Avant d'entrer dans la ville, on ne peut nier qu'il se passe quelque chose: parkings surpeuplés, barrières Nadar, affiches, banderoles et navettes de bus rappellent à chaque mètre le Festival. Au coeur de la ville, les scènes sont montées, les bars aussi... et la petite cité sage au charme d'autrefois revêt son habit de grand festival international de la chanson française. Comme les Francofolies de La Rochelle, soeur aînée, celles de Spa offrent un écrin singulier à la musique où l'eau tient un rôle de premier plan: océan pour l'une, sources et rivières pour l'autre.

VISITE DES LIEUX

Au coeur de la ville, les vieux arbres de la Place Royale abritent un monde créé pour l'occasion: diverses échoppes (les incontournables pittas, sucreries et boissons fraîches) et terrasses prennent leur quartier sous l'ombre des feuillages tandis que les cafés ouvrent grand portes et fenêtres. Les bars «en folie» proposent eux aussi des petits concerts. Les cinq sites où les concerts ont lieu sont ramassés dans un mouchoir de poche, ce qui facilite le passage d'un concert à l'autre. Les trois scènes du casino; le Petit Théâtre (très belle petite salle à l'italienne, récemment restaurée à l'identique), la Grande Salle et le charmant Salon Bleu accueillent souvent, mais pas toujours, des concerts plus intimistes. Les têtes d'affiche se produisent sur l'esplanade de l'hôtel de ville (la scène Pierre Rapsat) tandis que le Village Francofou (dans le parc des Sept-Heures) est plutôt le lieu des révélations.

Depuis déjà 11 ans, les Francofolies de Spa contribuent à redonner à la ville une image de dynamisme et d'ouverture, participant notamment à son développement économique autour de la réactivation des secteurs touristique et thermal.

Spa, renommée dans le monde entier (n'appelle-t-on pas toujours en anglais une source thermale un «spa» ?) pour ses sources d'eau minérale aux vertus curatives appréciées déjà par les Romains, avait connu son heure de gloire surtout au XVIIIe siècle. S'ensuivit un lent déclin aggravé par un incendie en 1807, qui se poursuit fin XIXe siècle-début XXe. C'est à ce moment que la ville connaît un développement urbanistique spectaculaire dont certains éléments sont encore visibles aujourd'hui: les thermes, le pouhon Pierre-le-Grand, l'église Saint-Remacle...

Charles Gardier, échevin du Tourisme de Spa et l'un des responsables des Francofolies n'a de cesse de souligner le rôle du festival dans la relance de la ville: «Le festival induit des retombées directes (quelque 11 millions d'euros) mais aussi des retombées indirectes en termes de notoriété et d'image. Les Francos participent à un élan général dans lequel il faut aussi inclure le Festival de théâtre de Spa.» Même hors festival, la cité thermale accueille de plus en plus de monde (les affichettes en néerlandais sur les vitrines des commerces témoignent de la bonne santé du tourisme spadois). Charles Gardier pointe aussi quelques changements majeurs, «la création du nouvel établissement thermal récemment inauguré, la mise en place d'une remontée mécanique, l'implantation de plusieurs hôtels dont le Radisson Hôtel.»

Bien avant les Francofolies, un autre festival musical avait aidé la ville à se relever: le Concours international de la chanson française (1964-1983), considéré alors comme un événement majeur de la francophonie. Ce concours jouera d'ailleurs un rôle de premier plan dans la mise sur pied des Francofolies.

UN PEU D'HISTOIRE

L'histoire des Francofolies de Spa remonte au début des années 1990. Le festival est issu des Francofolies de la Rochelle fondées en 1985 par Jean-Louis Foulquier. L'idée d'un grand festival international sur le site du circuit de Spa-Francorchamps naît dans l'esprit de Pierre Rapsat et Jean Steffens. Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble sur la mise en route du Rocktambules à Stavelot entre 1990 et 1993 (y sont passés des artistes comme Maurane, Khadja Nin, Etienne Daho, Michel Fugain, Indochine...). Très vite, ils se rendent à Paris pour rencontrer Jean-Louis Foulquier qui, justement, rêve d'implanter les Francofolies en Belgique (l'essaimage à Montréal a déjà eu lieu, avec le succès que l'on sait). Spa semble être la ville idéale. Le fondateur des Francofolies de la Rochelle garde pour elle un attachement particulier depuis le fameux Concours international de la chanson française où il a découvert quelques grands talents (Yves Duteil, Renaud, Maurane, Souchon), en plus d'y avoir reçu lui-même le Prix d'interprétation en tant qu'auteur-interprète.

Entre la cité thermale, perle des Ardennes et la chanson française, le lien se resserre un peu plus dès l'hiver 1993-94. Pierre Rapsat et Jean Steffens sont rejoints par Pierre Collard-Bovy, journaliste à la RTBF. A partir de ce moment-là, l'équipe s'étoffe: le noyau est rejoint par Charles Gardier (de l'Office du tourisme de Spa) et Joseph Houssa...

Au départ, l'équipe prévoit une seule nuit, pour lancer le festival en douceur mais le projet, soutenu par la ville de Spa (qui met gratuitement à disposition le site, délègue son personnel administratif et ses services techniques), prend de l'ampleur. La première édition a lieu en 1994. Les quatre soirées remportent un vif succès mais la déconvenue financière est au rendez-vous. Malgré cela et grâce à l'appui de la ville, l'histoire des Francos ne fait que commencer.

FRANCOFOLIE-FRANCOPHONIE

Les Francofolies est un festival perçu comme une défense de la chanson française et donc de la langue française. Si les Francofolies de Spa semblent répondre à ce credo, on remarque la tendance à s'ouvrir à d'autres musiques, d'autres cultures. Ainsi, l'affiche de 1999 proposait des couleurs latines avec Zucchero et Angelo Branduardi. Chaque année, l'éclectisme s'impose un peu plus comme une évidence: musiques instrumentales, world, pop anglaise sont bel et bien là. Thierry Crommen, harmoniciste qui présentait ce mardi 19 juillet son album instrumental «La nouvelle donne» dans le Salon Bleu du casino, se réjouit de cette situation: «Le caractère de festival de chanson française se dilue un peu mais c'est une bonne chose. La chanson a besoin d'un public jeune. Proposer d'autres styles musicaux permet d'attirer ce public. Puis, cette ouverture permet un brassage bénéfique pour la chanson française. A ce propos, Charles Gardier renchérit: «Les Francofolies accueillent depuis la première édition des artistes qui font autre chose que de la chanson française. On ne veut pas créer de ghetto avec uniquement de la chanson française.»«L'idée est qu'il y ait une majorité d'artistes qui chantent en langue française et que l'ambiance générale soit étiquetée «chanson française». Mais on ne voit pas pourquoi on se priverait de groupes issus de la scène belge francophone qui chantent en anglais (ceci étant, pour les Francofolies, ils font quand même 2 ou 3 chansons en français). De la langue française oui, mais pas uniquement!». L'une des missions de ces Francofolies belges consiste aussi à programmer un maximum d'artistes belges (50pc de la programmation). Ainsi, le festival off qui au début avait lieu dans les cafés ou aux coins des rues, a été intégré dans les Francos sous la forme d'un concours ouvert aux artistes belges, le «Franc'off». Le premier prix avait été raflé l'année dernière par les plus que prometteurs «Été 67». Dans cette optique, les Francofolies travaillent aussi de concert avec le projet d'aide aux musiques actuelles «Ça balance (PAS MAL)» à Liège.

ON COURT, ON COURT

Le festival qui se déroule pour la troisième fois sur 6 jours, demande une organisation sans faille. Une équipe travaille à l'année à mettre en place cette fourmillière pour que tout soit parfait. Charles Gardier rappelle: «C'est la même équipe depuis le début - Jean Steffens, Pierre Mercier, Denis Gérardy...- et nous formons comme une famille. C'est un festival très lourd à organiser sur les plans techniques, promotionnels, dans la recherche des sponsors.» La programmation peut aussi devenir un casse-tête: «L'affiche est prête relativement tôt, mais il faut trouver un équilibre; plus c'est tôt mieux c'est, mais en même temps, si elle est faite trop tôt on risque de passer à côté des révélations de l'année», poursuit Charles Gardier. La programmation se fait indépendamment de celle des Francofolies de La Rochelle: «Nous avons toujours été indépendants, le label «Francofolies de Spa» nous appartient. En ce qui concerne la programmation, nous travaillons aussi de manière indépendante; les affiches à La Rochelle et à Spa sont tout à fait différentes même si on retrouve forcément quelques artistes en tournée dans l'une et l'autre! Bien sûr, Spa a des liens privilégiés avec Jean-Louis Foulquier. On essaye d'être dans la même lignée que les Francofolies de La Rochelle sans nous forcer car nous sommes de toute manière sur la même longueur d'ondes. Cela dit, nous sommes fiers de cette aventure, et surtout de l'alliance réussie entre tête d'affiche et découvertes de jeunes talents qui est la marque de fabrique des Francofolies de Spa.»

DES HOMMAGES EN CHANSONS

Dès l'arrivée aux abords de la Place Royale, sur le casino, un portrait de Pierre Rapsat ravive le souvenir. Sans lui, les Francofolies de Spa n'auraient sans doute jamais existé. Pierre Rapsat fut l'une des chevilles ouvrières des Francofolies et le festival ne rate pas une occasion de lui rendre hommage. C'est pourquoi, depuis 2002, la scène située sur l'Esplanade de l'Hôtel de ville, capable d'accueillir 9000 spectateurs, a été baptisée «scène Pierre Rapsat» par le spectacle «Passagers de la Nuit». Cette année, comme à la Rochelle, les Francofolies de Spa, apporte leur soutien symbolique à Ingrid Betancourt. Les organisateurs ont ainsi demandé aux artistes de lui dédier une chanson. L'histoire ne dit cependant pas en quelle langue cette chanson devra être.

© La Libre Belgique 2005