Lhasa, la belle ténébreuse

MARIE-ANNE GEORGES Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

RENCONTRE

Sorti en 1998, son premier album, «La Llorana», aurait pu n'être qu'un météore. Lhasa de Sela, son auteure, une Mexicano-Américano-Québécoise, avait d'emblée marqué les esprits: sa musique était inclassable; ses paroles originalement troussées. Mais depuis lors, plus de nouvelles.

Si tant est qu'il existe un laps de temps moyen entre la sortie de deux disques - deux ans? -, l'on attendait depuis environ trois ans l'arrivée de ce second opus dans les linéaires des disquaires. Voici donc enfin «The Living Road».

Yeux bridés - comme un relent d'indianité dans son visage -, Lhasa sourit: «J'avais beaucoup de choses à apprendre avant de me lancer dans l'aventure d'un deuxième album. Evoluer dans les arts du cirque (où elle alla rejoindre, à la fin de 1999, trois de ses soeurs, NdlR), c'était ma façon à moi de m'approcher de quelque chose. Je voulais acquérir plus d'indépendance et avoir davantage confiance en mon inspiration.»

D'exigence envers elle-même, l'artiste n'en manque pas. Il faut dire que, dès son plus jeune âge, ses parents placèrent la barre assez haut. «Ça, c'est sûr, mais je crois que toutes les personnes qui font des spectacles sont très exigeantes. Mes parents nous ont élevés dans la foi que le but de l'art, c'était de créer des liens humains très forts, que l'art transforme les gens.»

Née en 1972 à Big Indian, un village des montagnes Catskill dans l'Etat de New York, Lhasa est assez vite embarquée avec ses trois soeurs par son père, professeur d'espagnol et de littérature, et sa mère, actrice, dans un bus. Ils vont sillonner les routes américaines et mexicaines. Une éducation hors normes au milieu des livres et de la musique.

Langage visuel

Lhasa aime aussi prendre son temps. Quand finalement elle s'attelle à la réalisation de son deuxième album, elle le fait, à Paris, avec Vincent Ségal et Cyril Atef (des musiciens de Bumcello, un laboratoire de groove universel). Son expérience circassienne aura porté ses fruits car, insatisfaite, mais armée de confiance - avait-elle eu affaire à des yuppies des studios? -, elle stoppe leur collaboration et rejoint Montréal: «C'est un peu maternel comme ville, je m'y sens comme chez moi, cela me fait du bien d'être là.»

Elle convoque, à la production cette fois, François Lalonde et Jean Massicotte - deux musiciens déjà présents sur son précédent album. «On a fait une première chanson ensemble, J'arrive à la ville et cela a «collé» entre nous. Ils ont été très ouverts, on avait en commun un langage visuel pour parler de la musique.» Les mélodies y sont résolument mélancoliques et, aux côtés des «traditionnels» piano ou violon pour les souligner, on retrouve de plus improbables sonorités (vibraphone, glockenspiel). «Tout n'est pas conscient dans la réalisation d'un album, mais l'espèce de lutte continuelle pour aller vers la lumière qui sous-tend The Living Road était voulue.»

Quant aux textes - écrits non seulement en espagnol mais également en anglais et en français -, ils possèdent un vocabulaire que ne renierait pas le dieu Pan. «Ce sont des espèces de symboles, des images qui portent tout le poids d'une émotion. Elles proviennent de mon enfance, de mes rêves, de mon imagination.»

Expériences spirituelles

De ses lectures, sans doute aussi. Adolescente, Lhasa dévore Rilke; plus récemment, elle a emprunté à sa mère un livre où Victor Hugo fait état de ses expériences spirites quand il était exilé à Jersey. Entre-temps, elle a longtemps gardé auprès d'elle «Dialogues avec l'ange» de Gitta Mallasz. Cette dernière y relate l'histoire vraie de quatre jeunes juifs - dont l'auteure - qui décident de vivre une vie plus attentive à l'essentiel. Cela les amènera notamment à vivre une expérience spirituelle qui sera abrégée par le départ de trois d'entre eux pour les camps de la mort. «Je sais que pour beaucoup de personnes, c'est difficile de rentrer dans ce genre d'histoire. Il faut savoir faire la part des choses: on trouve beaucoup de conneries sur le sujet, mais il y a aussi de très belles choses.»

Les influences peuvent être conscientes; elles peuvent également imprégner de façon tout à fait instinctive. On rapprocherait bien le côté aquatique de «Small Song» et de «Soon this Space will be too small» - quand elle chante en anglais, Lhasa se révèle très björkienne - de son attirance pour l'eau. «J'ai grandi à côté de la mer. On était dans l'eau tout le temps, toute la journée. Plus tard, j'ai commencé à faire de la natation, c'est quelque chose qui me sauve quand je suis angoissée.» Une façon, en somme, de ne pas couler.

© La Libre Belgique 2004

MARIE-ANNE GEORGES

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