Louis Armstrong ou l’enfance du jazz

Évocation, Dominique Simonet Publié le - Mis à jour le

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Musique / Festivals

L’importance de Louis Armstrong dépasse largement les frontières du jazz pour se placer de manière remarquable dans l’histoire de la musique. Génie à l’état pur, il a fait progresser le langage musical de manière radicale et définitive. À cet égard, la plupart des développements de la musique populaire du XXe siècle et de certaines expressions savantes lui sont redevables.

Louis Armstrong est un petit gaillard noir né au tournant du siècle dans un des coins les plus mal famés du monde, La Nouvelle-Orléans et son quartier de Storyville avec ses bordels et ses boîtes, prostituées, souteneurs, gangsters, flambeurs, prêcheurs et rebouteux. Ce n’est pas pour rien qu’à cette époque, ce coin était appelé le Champ de bataille. Non aménagées, ses rues étaient boueuses à la moindre pluie, et devenaient poussiéreuses dès que le soleil commençait à cogner.

Louis Armstrong, dont on connaît bien la date du décès, le 6 juillet 1971, mais dont on a longtemps cru qu’il était né le 4 juillet 1900. Pendant toute sa vie, c’est à cette date doublement symbolique - tournant du siècle et fête nationale américaine - qu’on lui souhaitait bon anniversaire et qu’on le célébrait. Pendant des décennies, des rumeurs ont couru à propos de cette date trop belle pour être vraie, certains l’estimant même né à la fin du XIXe siècle. Il a fallu les recherches relativement récentes d’un journaliste pour qu’arrive au jour un certificat de baptême signé par le révérend C. Richard Nowery, établi à l’église catholique du Sacré-Cœur de Jésus, à La Nouvelle-Orléans. Louis Armstrong est donc né il y a 110 ans.

Pour soutenir la joyeuse ambiance néo-orléanaise, dans les lieux de plaisirs divers, il y a aussi des musiciens. L’on y entend notamment du ragtime, musique syncopée qui évoluera bientôt en un jazz primitif, joué par des orchestres peu aguerris. À cette époque, en Louisiane, la musique est partout, à commencer par la rue parcourue de fanfares éclatantes lors des baptêmes, mariages, enterrements, carnavals et autres joyeusetés qui permettaient d’oublier la dureté du quotidien.

Mais c’est à l’église que le gamin Louis entend ses premiers airs de musique et donne un peu de la voix. À l’église où l’emmène sa grand-mère Joséphine. Oui, car sa mère, Marie-Alberte (1886-1942), dite Mayann, n’est pas toujours en mesure d’élever ce troisième enfant qu’elle eut à 16 ans. Fille d’esclaves issus de Gold Coast, la Côte de l’or, aujourd’hui le Ghana, Mayann, dont Louis Armstrong écrira lui-même qu’elle était domestique blanchisseuse et prostituée. Quant au père, Willie Armstrong (1881-1922 ou 33), inutile de le chercher, ça fait longtemps qu’il s’est barré.

Tante Joséphine assure donc un début de scolarité et de spiritualité au gamin qui, en grandissant, ne peut s’empêcher de traîner dans les rues. C’est là que le très jeune Little Louis entend ses premiers airs de jazz. Dans ses souvenirs, il parle d’un bouge, le "Funky Butt Hall" ("super-tonneau" ou "derrière"), sur Perdido : l’orchestre jouait d’abord une demi-heure dehors, et ensuite les gosses regardaient à travers les planches. Y voit-il Charles "Buddy" Bolden, le cornettiste ? Ensuite, il se faufile au "Dago Tony’s", où joue Bunk Johnson, qui lui apprend les rudiments du cornet. Il entend aussi celui qu’il admirera par-dessus tout, Joe "King" Oliver Bolden, Johnson, Oliver, le premier triumvirat néo-orléanais.

Très vite, il doit aussi gagner un peu d’argent. Parmi tous ses petits boulots, il forme les Singing Fools, un quartet vocal qui fait la manche et gagnera jusqu’à un dollar cinquante par jour, un pactole. Enfant donc, il s’initie aux deux moyens d’expression qu’il développera : le chant et un instrument à vent moins brillant que la trompette, le cornet, fort utilisé dans les fanfares. Mais le petit Louis est un gamin turbulent et facétieux. Il a 11 ans lorsqu’il trouve chez lui, dans une vieille malle, un revolver 9 mm. Pour fêter le nouvel an, le 1er janvier 1913, il ne trouve rien de plus malin que de tirer en l’air sur Rampart Street

On peut faire beaucoup de choses dans le quartier, mais un gamin avec un flingue, ça ne passe pas. Arrêté pour "troubles à l’ordre public", Louis Armstrong est placé pour un an et demi dans une maison de redressement, le "Colored Waif’s Home". Là, l’organisateur de la fanfare, Peter Davis, lui confie d’abord un tambourin puis une batterie, un clairon, un trombone, un cornet à piston, le tout associé à des rudiments de théorie musicale. Il ne faut pas longtemps pour que, doué, le gamin prenne la direction de la fanfare. De la malchance ou du malheur, Louis Armstrong saura à peu près toujours tirer les bons côtés. De cette époque date son surnom de Satchelmouth, bouche en forme de "satchel", de cartable, de sac. Plus tard, lors d’une tournée européenne, les Anglais entendirent "Satchmo", qui est resté.

Libéré du Waif’s Home le 16 juin 1914, le gamin retrouve la rue et les petits boulots, vente de journaux, livraison de charbon, pour se nourrir lui-même ainsi que sa mère et sa sœur. Cette époque est aussi un tournant dans sa vie musicale : Joe Oliver, le meilleur et le plus célèbre cornettiste de La Nouvelle-Orléans, sait reconnaître un talent. Il prend le jeune Louis sous son aile et lui délivre un enseignement. De ce moment-là date ses premiers engagements dans les "honky-tonks".

Cette époque n’a qu’un temps. Le 4 avril 1917, les Etats-Unis entrent en guerre avec les Alliés européens contre l’Allemagne. Dans le pays, les mœurs se raidissent quelque peu. À New Orleans, l’US Navy ferme Storyville, le quartier des plaisirs, en août 17. Comme les donzelles de petite vertu, les musicos sont à la rue. Sans emploi, beaucoup vont gonfler le flux migratoire qui mène les Noirs du Sud vers le Nord depuis 1910. Et puis, entre 17 et 18, le Nord a besoin de main-d’œuvre pour faire tourner ses usines d’armement.

Louis Armstrong, lui, ne chôme pas. À la sortie de la gare où il était allé conduire Joe Oliver en partance pour Chicago à bord de l’Illinois-Central Railroad, il croise Edward "Kid" Ory, qui codirigeait, avec Oliver, l’un des meilleurs groupes du moment. Et voilà que Kid Ory demande au jeune Louis de remplacer son idole ! Armstrong abandonne sa mule "Lady", avec laquelle il faisait les livraisons de charbon, car il a trop d’engagements.

À l’époque, les bateaux à aubes font fureur sur le Mississippi. Les "riverboats" sont aussi des "showboats", qui engagent des musiciens, dont Louis Armstrong, décidément fort demandé. A 18 ans, en novembre 1919, il est contacté par le pianiste Fate Marable qui est à la tête du Jazz-E-Sazz Band, composé de 12 musiciens, un petit big band. Il embarque sur le SS Sidney qui monte et descend le Old Man River, avec escales à Baton Rouge, Memphis, Cairo, Saint Louis et Saint Paul.

Ce passage sur les bateaux de croisières fluviales est la dernière étape fondatrice du personnage et du musicien Louis Armstrong. Dans les grands salons des "showboats", le spectacle est total : théâtre, danse, jonglerie, acrobatie, le tout ponctué de musique. Surmontant sa timidité - eh oui ! -, Louis Armstrong apprend à s’exprimer en tant qu’"entertainer", comme amuseur. Il roule les yeux, agite un mouchoir blanc, se fend d’un énorme sourire et, mélangeant pathos et allégresse, constitue ce qui sera l’essentiel de son expression artistique. De facto, il devient un personnage "grand public", préfigurant la star mondiale qu’il sera durant tout le XXe siècle. Et le 8 août 1922, lorsqu’il reçoit un télégramme de King Oliver, autrement dit Papa Joe, lui demandant de le rejoindre à Chicago, Louis Armstrong saute dans le train de 19 heures, en route vers la célébrité. Avec lui, le jazz a commencé son expansion mondiale.

Évocation, Dominique Simonet

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