Mano Solo n'est pas Jésus-Christ

Dominique Simonet Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Envoyé spécial à Pantin

C'est dans une rue peinarde de Pantin, en banlieue parisienne, dans le "9.3" pour être précis, qu'Emmanuel Cabut, dit Mano Solo, a installé ses pénates. Tranquille, dans une grande maison qui en regroupe trois, avec un petit jardin derrière où le chanteur aime à planter une flore à croissance rapide. D'ici, on comprend mieux le titre de son dernier album en date, "In The Garden", un disque en quartet sans batterie, d'une vitalité rageuse comme toujours. Cette chouette maison, quant à elle, a eu des sueurs froides ces derniers temps : refusant de renouveler son contrat phonographique auprès de la multinationale Warner, Mano Solo a décidé de se lancer dans l'autoproduction. Cette maison, il l'a mise en garantie d'un emprunt pour faire son disque. Un sujet sur lequel l'homme, particulièrement remonté, saute à pieds joints.

Que retenez-vous de votre expérience de producteur de vous-même ?

On est dans une grande hypocrisie. Même la presse, à qui j'explique que l'autoproduction est un leurre, fait des titres comme "Mano Solo s'autoproduit avec l'aide des internautes". C'est un gros mensonge. Si j'avais dû compter sur les internautes, je serais toujours en train de faire la manche aujourd'hui. J'ai eu 2 800 souscripteurs, ce qui est bien, on peut les remercier, mais ce n'est rien pour faire un album. Cela n'aurait même pas payé les enregistrements.

Vous avez essayé de prouver quoi?

J'ai essayé de faire de la pédagogie avec toute cette histoire. Je me suis autoproduit pour faire du syndicalisme, pour expliquer que non, ce n'était pas viable de le faire tout seul. C'est aussi un acte libéral. Moi, je suis socialiste. Chez Warner, j'étais content d'être au coeur de création d'emplois, de générer de l'activité dans le pays, et de travailler avec tous ces gens. Je connaissais le nom de tout le monde à tous les étages, des gens avec qui je travaillais à chaque fois sur chaque album. Mais, effectivement, je suis capable de faire un album tout seul. Venant du graphisme, de la peinture, de la presse, j'ai grandi dans un milieu qui me permet de contrôler tout ce qui se passe : je peux penser marketing, édition, etc. Mais un musicien lambda, qui a passé sa vie à étudier la musique, n'est pas compétent pour faire de la maquette, du graphisme, et il n'a pas forcément ma tchatche pour se vendre. Je viens de la peinture, et là, on trouve la reconnaissance dans la vente. On n'a pas du tout la culpabilité de parler pognon parce que, quand un mec vous achète un tableau, là, enfin, on sait que le tableau vaut quelque chose: au moins ce que le mec vous l'a payé, ce à quoi s'ajoute, pour lui, la valeur affective. Donc, du côté de la peinture, l'argent est fondamental dans le rapport de l'artiste au public. Quand j'arrive dans la musique, je suis aussi libre que ça. Mais les autres, pas. Parmi mes amis chanteurs, aucun n'est capable de devenir chef d'entreprise.

Vous y êtes parvenu.

Parce que je suis un teigneux, parce que j'ai fait plein de trucs avant, puisque je ne suis arrivé à la chanson qu'à 27 ans. Après un an de galère, paf, ça a été le succès. Je ne suis pas représentatif de ce qu'est un musicien, un chanteur ou un poète. Je suis un mec qui veut tout vendre. Cela ne me pose pas de problème. Au contraire, je suis là pour vendre un maximum de disques parce que, plus j'en vends, plus de gens écouteront ma musique. Or, c'est pour ça que je la fais. Mais vous n'entendrez pas un artiste français parler comme ça. On dirait que ce mec-là bosse pour la thune. Il y a un espèce de truc catho là-dedans: l'artiste doit être désintéressé, il est Jésus-Christ. Il est là pour la catharsis, pour souffrir à ta place, être sur la croix en permanence et être un saint, être pur alors que tu ne le seras jamais. Moi je m'en fous, je ne marche pas, je fais des choses et je les vends.

En bon socialo?

Oui, tout travail, artistique ou non, mérite salaire. Même ma mère m'a éduqué en ce sens. Mon premier dessin, il est passé dans son journal et elle me l'a payé. On est au coeur d'une société qui veut qu'on soit gentils et en dehors des contigences terrestres. Ce qui fait que les gens nous téléchargent en pensant que les maisons de disques sont des salauds. Il n'y a pas que le patron dans une maison de disques, il y a aussi le personnel. 20 à 30 pc de ce personnel a perdu son boulot à cause du téléchargement. Personne ne veut dire aux gens: quand vous téléchargez, vous mettez des prolos sur le trottoir. Les magasins de disques aussi licencient. Et avec ça, c'est la diversité qui disparaît.

Alors on dit que la diversité est sur Internet.

Mon cul! Internet est un média où la masse attire la masse. Jamais aucune avant-garde ne va sortir d'Internet. Tout fonctionne au nombre de connexions. Plus un truc a de connexions, plus il remonte en tête dans les moteurs de recherche. Forcément, la masse ne va pas découvrir l'avant-garde elle-même, sinon, ce n'est pas de l'avant-garde. Par définition, l'avant-garde n'est pas comprise tout de suite par la masse, puisqu'elle est en avance sur la pensée de la masse. Donc l'avant-garde n'émergera jamais d'Internet sans le soutien de médias extérieurs. C'est-à-dire qu'Internet est un média qui a besoin des autres médias. Si tu n'es pas relayé par la presse, personne ne va sur ton site, parce que personne n'a l'adresse.

Il se dit cependant que quelques artistes sont issus d'une renommée acquise sur la toile.

Un buzz Internet va se former autour d'un truc de beauf, fédérateur comme Kamini, un truc qui gêne personne ou qui fait rire. Mais ce n'est pas une carrière qui démarrre ni un artiste qu'on découvre, c'est un gag et puis on passe à autre chose. Il a fait un disque qui n'intéresse personne aujourd'hui. On met Kamini en drapeau comme ça, mais à côté de ça, il y a des milliers de mecs sur mySpace qui sont là, comme des petits oiseaux dans un nid à attendre qu'un producteur vienne piocher. Et lui, où est-ce qu'il cherche? Ben dans ce qui a déjà été remonté par la masse. Bonjour la diversité. Qu'est-ce qui émerge? Du Top 50 par Internet, donc la diversité, elle disparaît. Elle existe, mais vous ne savez pas où elle est. Sur l'Internet, on ne trouve que ce qu'on cherche. A moins de passer des heures et par hasard... Ce que font certains jeunes qui y croient, mais ce qu'un mec qui bosse et a une famille n'a pas le temps de faire, ou alors il se coupe de tout.

Donc, finalement, vous n'avez rien contre les maisons de disques?

Moi, je me fous complètement de ce qu'on pense des maisons de disques: j'en ai besoin. Est-ce qu'on demande au patron de Moulinex d'être cohérent? Oui, mais il s'en fout. Personne ne lui fait de procès en permanence. Il y a une grande démagogie: tout le monde a sa petite idée sur les majors du disque, pourquoi? Parce que tout le monde consomme du disque.

Alors que tu t'es fait entuber par toutes les autres industries de la planète en même temps. Aujourd'hui, on trouve plein de justifications pour taper sur l'industrie du disque. Mais ce qu'on massacre, ce n'est pas ça, c'est d'abord les prolos des majors, et ensuite la diversité artistique dont j'estime faire partie. Pas Pascal Nègre avec son cigare.

Vous êtes un pionnier du Net, avec votre site, l'interactivié, etc.

Internet? J'adore ça. Si je l'avais eu à 15 ans, je serais resté chez moi, sans faire toutes ces conneries d'aller piquer des bagnoles et de dépouiller des gens. Chez moi, j'aurais fait du dessin animé, de la vidéo. Là où je suis furieux, c'est quand je vois les gens utiliser Internet uniquement pour consommer. Moi, j'ai grandi dans des journaux militants comme celui de ma mère qui s'appelait "La gueule ouverte", un journal écologiste. Des fois, ils avaient pas la thune pour payer l'imprimeur, et au lieu de tirer 30.000 exemplaires, on n'en faisait que 25.000. Aujourd'hui, gratuitement, n'importe quel pékin peut se faire son journal. Personne ne le fait, à part des petits blogues où ils racontent leur petite vie de misère dont tout le monde se fout. Les gens se servent d'Internet pour quoi? Pour aller se faire ficher sur Facebook ou MySpace, où on leur demande leurs préférences et puis après, ils s'étonnent de recevoir de la pub ciblée. Internet, aujourd'hui, c'est fait pour prendre, voler, et se faire ficher. Et après, on dit aux gens de s'éclater...

Pour le disque, quelle somme avez-vous empruntée?

130.000 euros. Mon autoproduction, comme on voudrait le croire, eh bien, c'est un projet industriel, avec un budget conséquent que seul moi, en tant que Mano Solo, j'ai pu avoir à ma banque. S' il y a quinze ans, Mano Solo débutant s'était présenté à sa banque pour demander quinze patates pour faire son album, on lui aurait filé cinq mille balles et souhaité bonne chance.

Et vous avez remboursé?

On a beau finasser sur l'autoproduction, en tant qu'autoproducteur, je suis une maison de disques. Et en tant que tel, je m'en suis sorti sans gagner d'argent, c'est-à-dire que j'ai remboursé la banque. Tout le monde trouve ça super, mais c'est odieux. J'ai bossé deux ans pour rembourser la banque, sans gagner ma vie. A l'heure actuelle, on a vendu un peu plus de 30.000 copies du disque, et on attend pour gagner notre vie. Voilà la réalité de l'autoproduction. Personne ne veut expliquer aux gens que, ben non, aucun musicien ne s'en sortira comme ça. Et en plus, c'est pas son métier. On veut qu'il soit désintéressé, dans une autre sphère, on attend qu'il soit Jésus-Christ alors que là, on fait tout pour qu'il soit commerçant. Je n'ai jamais été aussi commerçant que cette année. Là, depuis une heure, on n'a pas parlé d'artistique. Les gens, c'est ça qu'ils veulent? Que, le soir en se couchant, nous soyons inquiets pour nos factures?

Et en plus, en tant qu'artiste, surtout de gauche, il ne fait pas bon admettre qu'on est riche et célèbre.

Les gens font tout pour que tu sois riche, que tu aies du succès, et dès que tu l'es, riche, tu deviens un enfoiré. Les gens sont bizarres. Tu marches dans la rue, un mec se précipite vers toi et dis ouais, tu ne serais pas Mano Solo? Mano Solo! Et puis toi, je ne sais pas, tu n'es pas d'humeur. Soit tu viens de t'embrouiller avec ta meuf, ou même t'es avec ta meuf, en train de lui dire que tu l'aimes. Donc, le mec t'emmerde et tu lui dis de te laisser tranquille. En une seconde, le mec qui était prêt à se faire écraser pour te dire qu'il t'aimait, il te dit: va te faire voir, connard, pour qui tu te prends? Ça, j'ai vécu dix ou vingt fois.

Qu'en retenez-vous?

Moi, je rêve d'artistes qui soient capables de dire aux gens qu'ils ne sont pas des anges, eux non plus, et qu'il faudrait peut-être apprendre à réfléchir. Personne ne va dire ça, parce que là, tu passes vraiment pour le donneur de leçons ou le nanti qui se la pète du haut de son machin. Ils sont tous persuadés que la vie d'artiste, c'est la gloriole. Je n'ai pas de vie d'artiste en dehors de mes tournées, où là, tout est organisé, plein d'attention. Dans la vraie vie, tout le monde s'en fout que je sois Mano Solo ou pas. Je dois me battre comme n'importe qui. Un restaurateur qui voulait une dédicace n'était pas prêt à me payer le cognac. Va te faire voir avec ta dédicace, connard!

Au fond, pourquoi ne pas avoir renouvelé le contrat avec Warner, puisqu'ils vous le proposaient?

Le directeur avait changé. Je me suis trouvé face à quelqu'un avec qui, franchement, je n'avais pas d'atomes crochus. Le personnel change aussi tout le temps. Or, à la longue, on apprend à bosser ensemble, à ne plus s'engueuler pour rien. Tous ces changements, quand toi tu restes, c'est insupportable. Au début chez Warner, j'étais un peu... nerveux. Une fois, j'ai même pris le métro et traversé tout Paris pour aller péter la gueule à un mec là-bas, parce qu'il m'avait mal parlé au téléphone. De République jusqu'à Madeleine, je ne me suis pas calmé. Je ne ferais plus ça. En attendant, dans la maison, personne n'avait envie de se prendre la tête avec moi, et comme je suis très exigeant sur la pochette, les visuels et tout ça... Ça a été à double tranchant parce que, à force de critiquer tout ce qu'ils faisaient, j'ai été obligé de tout faire moi-même. C'est ainsi qu'après, j'ai été compétent pour réfléchir à toute la production d'un disque.

Vous ne regrettez pas un peu votre attitude?

Longtemps, j'ai été dur avec ces gens-là, avant de comprendre qu'en fait, il n'y a pas d'école pour apprendre à travailler dans une maison de disques. On leur reproche leur manque de culture, parce qu'on a affaire à des commerciaux, mais c'est un leurre: en fait, ce que je suis venu chercher là, c'est du commerce, rien d'autre. Une fois que tu as reconnu ça, tu peux apprécier ces gens et travailler avec une vraie considération de leurs compétences. Pour être franc, je vais signer chez Wagram pour la moitié moins que ce qu'on m'avait proposé, il y a deux ans, chez Warner. Logique. Et je reprépare un album des Frères Misère. Punk, c'est l'époque, quand même.

Dominique Simonet