Mélissa Laveaux, la prétresse qui plonge la pop dans le vaudou (ENTRETIEN)

Colin Gruel (St) Publié le - Mis à jour le

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Musique / Festivals

Nous retrouvons Mélissa Laveaux au septième étage d'un hôtel huppé de la capitale où elle s’apprête à jouer quelques morceaux accompagnée de sa guitare. À 33 ans, la jeune chanteuse canadienne vient tout juste de sortir un troisième album, Radyo Siwèl, sur lequel elle rend hommage à ses racines haïtiennes et à la poésie de cette île, que ses parents ont fui avant sa naissance à cause de leurs activités politiques.

Inspirés par les rites vaudou – auxquels les colonisateurs américains "ne comprenaient rien", glisse-t-elle dans un sourire, ses textes sont chantés en créole et soutenus par des arrangements ensoleillés. Mais c'est devant un paysage enneigé, le dos à une grande verrière qui surplombe Bruxelles que Mélissa Laveaux nous laisse découvrir quatre de ses nouveaux morceaux. Rencontre intimiste avec une artiste authentique.

© M�lissa Laveaux

D'où vous est venu ce besoin de vous replonger dans vos racines haïtiennes ?

C'est un album que je voulais faire à 40 ou 50 ans, en fin de carrière. Mais c'est arrivé plus vite que prévu. Ma grand-mère est décédée et c'était un moyen de me reconnecter à elle, à la culture haïtienne. Puis, à Port-au-Prince, j'ai eu une rencontre étrange avec un plasticien, Noël Saint-Éloi, qui m'a regardé dans les yeux et m'a dit "Petite, tu as du travail". J'ai commencé à sangloter... Et j'ai pris cet album à cœur, comme une mission profonde, mystique.

A l'origine, vous vouliez faire un album sur Martha Jean-Claude. Qui est-ce ?

C'est une chanteuse haïtienne des années 1950. Elle était également dramaturge, écrivait des pièces de théâtre pour enfants à la radio et critiquait la présidence, ce qui lui a valu de se faire jeter en prison à plusieurs reprises. Au bout de la quatrième fois, alors qu'elle était enceinte, elle a décidé de s'enfuir à Cuba avec son mari journaliste, et a continué à chanter sur Haïti. Elle m'inspire beaucoup, elle a une voix chaleureuse et différente des autres voix haïtiennes. C'est quelqu'un qui a passé 34 ans loin du pays et qui a passé sa vie à le chanter. Ce qui fait qu'évidemment je m'y retrouve un peu.


Vous racontez un pays qui fait partie de vos racines mais qui n'est pas celui de votre naissance ou de votre enfance… C'était un exercice difficile ?

Pour moi il était important d'en savoir plus sur Haïti pour savoir d'où venait mon instruction. Maintenant, je comprends d'où viennent les valeurs que mes parents m'ont inculquées… Et puis je voulais lui rendre hommage. De cette île, les gens ne connaissent que les catastrophes, les tremblements de terre et les dictateurs. Dans l'album, je reviens par exemple sur l'Occupation américaine (1915-1934). C'est une époque où Haïti était assiégée mais qui renvoie à une certaine gloire car la population a résisté avec élégance. Les Haïtiens se sont défendus avec leurs racines et leurs rites vaudous dont ils étaient fiers, et auxquels les américains ne comprenaient rien.

Votre album est très métissé, rassemblant des influences très diverses, dans un ensemble plutôt populaire. Comment êtes-vous arrivée à un tel résultat ?

Moi, je joue de la pop, je suis influencée par le blues, le hip-hop, le trip-hop, la musique électronique… Tout m'inspire, du moment que c'est touchant. Beaucoup de mes paroles sont reprises de textes existants, ma seule composition personnelle, c'est Jolibwa pour laquelle je suis partie de deux phrases : « Mon Joli Bois est en prison. Laissez-le sortir et prenez mon corps ». J'ai trouvé ça incroyablement mélodramatique, et je me suis dit que j'allais composer une musique entraînante, carnavalesque, qui ressemblerait un peu au rara (musique haïtienne très percussive jouée lors des défilés de rue). Les autres chansons sont toutes des comptines folkloriques traditionnelles. Quand je les reprends, on se dit « bah, c'est de la pop, en fait ! ». Mais toutes les chansons pop viennent d'abord de comptines.


Où êtes-vous allée chercher toutes ces comptines et tous ces textes folkloriques ?

J'ai trouvé beaucoup de choses en Haïti, grâce à la grande bibliothèque d'archives de Port-au-Prince, qui m'a envoyé énormément de bouquins de partitions, des disques. Et en rentrant d'Haïti, j'ai complété en achetant des livres, des songbooks de chansons vaudou avec un super lexique de toutes les divinités…

Vous avez enregistré l'album dans les conditions du live, en très peu de temps. C'était pour lui donner un aspect vintage ?

On avait moins d'argent que pour l'album précédent. Donc on a enregistré dans les conditions du live pour des raisons économiques, et puis aussi parce que ça donne quelque chose de plus vivant, de plus spontané. On a fait trois prises maximum par morceau, et on était satisfaits! En cinq jours c'était terminé.

Votre album s'appelle Radyo Siwèl. Qu'est-ce que ça veut dire ?

La cirouelle est une prune que l'on mange en Haïti. Et puis la radio, parce que c'est un très bon moyen de transmission. Quand on chante une chanson qui passe à la radio et qu'on passe sous un pont, la radio coupe, mais on continue à chanter quand même ! (rires)


Colin Gruel (St)

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