Musique / Festivals

Le pianiste russe Alexander Melnikov joue "Triadic Memories" de Feldman au Bozar. Expérience musicale, mentale et sensorielle inédite.

Suivre un concert consacré à la musique de Morton Feldman (1926-1987), c’est accepter de se laisser dépouiller de ses attentes, de ses repères, de son savoir, pour faire un voyage dans l’inconnu. Un inconnu fait de choses connues, assez douces, assez consonantes, qui pourraient même être rassurantes si elles n’étaient proposées selon un ordre radicalement (malicieusement) imprédictible, notamment du fait de son extrême lenteur. Que le pianiste russe Alexander Melnikov (notre photo) mette sa virtuosité au service d’une partition qui débite, au mieux, quatre notes (accords compris) toutes les trois secondes, ce qui, pour un concert d’une heure et demie, représente (à vue de nez) autant de notes qu’une sonate de Scarlatti qui dure deux minutes, offre déjà à l’expérience sa légitimité. Que s’y ajoute son immense talent de coloriste et de poète, et l’expérience se transforme en extase… Jeudi dernier, au Studio de Bozar, l’interprète d’adressa au public : « Cette musiquez vous emmènera au bord du silence, vous êtes autorisé à dormir (si possible sans ronfler), et à ceux qui craignent de ne pas tenir le coup, je demande de se placer près de la sortie et de quitter la salle sans faire de bruit… ». Tope là. Il n’y eut qu’une défection, à mi-parcours, et discrète.

Nous sommes donc entrés dans le temps de Feldman, gratifiés, à chaque « intervention » - dans des nuances allant du ppp au ppppp – d’une discrète efflorescence de couleurs et de scintillements. Les intervalles sont familiers mais, comme dans un rêve, il n’y a pas moyen de les rejoindre, ni de les suivre, ni de les anticiper. Contrairement au petit Poucet, perdus dans une forêt hostile, nous voilà perdus dans un firmament favorable et changeant. Parfois les étoiles s’éloignent au point d’être à peine visibles, mais un accord à peine effleuré nous rassure, la lumière est toujours là. Pas question de s’endormir, on sortirait du rêve…

En résidence au Bozar durant la saison, Alewander Melnikov jouera encore le 10 décembre (Mozart et Beethoven, avec un quatuor a vent), le 18 février (Szymanowski etFauré, avec la violoniste Isabelle Faust) et le 22 mars (Rachmaninov, avec la soprano Claron McFadden et le pianiste Aleksandar Madzar).

Infos : www.arsmusica.be ou www.bozar.be