Nakhane : "Je suis l'un des rares artistes noirs et queers visibles" (ENTRETIEN)

Colin Gruel (St.) Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Révélation des dernières Trans Musicales de Rennes, Nakhane est né en Afrique du Sud. Quand il ne s'essaye pas à la littérature ou au cinéma (il interprète le premier rôle du film Les Initiés, de John Trengove, qui raconte une romance gay lors d'une cérémonie rituelle xhosa, du nom de l'ethnie de Nakhane lui-même), il revient à son premier amour: la musique.

Dans son deuxième album, You will not die, il se raconte pudiquement en tant qu'homme homosexuel sudafricain, mais aussi en tant que chrétien apostat, sans rien renier de ses origines, entre tradition xhosa et modernité électronique. Rencontre...

© Nakhane (D.R.)

Votre album est moins folk, plus élecro. Vous vouliez vous détacher de vos influences et imposer votre propre style ?

En fait, quand j'ai sorti mon premier album, je ne pensais pas que c'était un album « folk ». C'est l'étiquette qu'on m'a donnée, parce que je faisais de la guitare, sans doute. Mais ça m'a vite ennuyé. C'était ennuyeux à jouer, à écouter… Je voulais élargir mon champ. J'ai toujours été fasciné par les capacités illimitées de la musique électronique. J'en écoutais de plus en plus.

Comment avez-vous construit votre culture musicale ?

Je viens d'une famille de musiciens. Ma mère et mes sœurs chantaient dans des chœurs le répertoire de Mozart, Haendel ou Haydn, et de la musicale chorale africaine. Pendant longtemps, c'est tout ce que je connaissais. Plus tard, ma mère m'a fait découvrir la soul. Marvin Gaye, The O'Jays, The Spinners, la Motown... Puis, adolescent, j'ai découvert MySpace et avec ça, des recoins de la musique que je n'aurais jamais soupçonnés, des genres musicaux dont je ne connaissais même pas les noms et que je ne comprenais pas. Je voulais juste en savoir le plus possible sur la musique parce que je savais que j'en ferai mon métier.

Vous avez beaucoup travaillé les voix, sur cet album qui parfois semble très gospel. C'est aussi un héritage de votre éducation protestante ?

Étrangement, je n'ai pas chanté dans les églises jusqu'à mes 20 ans au moins. Mais jusqu'à 6 ans, je ne chantais que dans des chœurs avec ma famille. La musique chorale m'émeut toujours aujourd'hui parce qu'elle m'est très familière. Je m'y sens chez moi. J'admire les capacités de la voix humaine, sa fragilité, sa force. Il n'y a rien de plus beau qu'une voix humaine, qu'elle parle, chante ou crie. Elle peut faire tant de choses...

Vous étiez l'artiste en résidence aux dernières Trans Musicales de Rennes. Qu'est-ce que vous retirez de cette expérience ?

J'ai adoré ! C'était un rythme très intense : se lever le matin, prendre son petit-déjeuner, faire les balances, répondre à la presse, jouer le soir, se coucher. Pendant six jours ! Et c'était la meilleure expérience de ma vie, parce que je n'avais pas le temps de penser à tout ce qui n'allait pas bien dans ma vie, de m'inquiéter… Tout ce que j'avais à faire, c'était jouer et bien jouer. C'est tout ce que je voudrais faire de ma vie, en fait. Avoir cette chance, c'est incroyable. Et quand on voit qui m'a précédé, on se dit qu'on est quand même bien entouré.


Vous assumez très clairement votre homosexualité. Quel type de réaction est-ce que ça déclenche ?

Alors… (rires) Des menaces de morts, de la joie, des félicitations, des malédictions, des bénédictions, de l'amour, de la haine... C'est tout un cocktail d'émotions. Mais ça me va très bien, c'est justement ce que c'est censé faire, tout comme Jésus-Christ est censé diviser, vous voyez ? (rires) C'est ce qu'il a dit : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée ». Après, je n'ai pas vraiment envie d'être "l'artiste gay". "Artiste", c'est déjà suffisant. Mais l'adjectif est important car il y a très peu de queers dans les médias mainstream, alors plus nombreux nous serons, meilleur ce sera. C'est surtout quand ça vire au sensationnel, comme si c'était la seule chose dont les gens voulaient parler, que ça me gêne.

Vous-même, vous avez souffert de ce manque de représentation, mais avez-vous eu des modèles qui vous ont aidé à faire votre coming out ?

Oui ! A 19 ans, j'ai découvert James Baldwin. Ça m'a libéré. J'ai cessé de croire que j'étais un sale pervers, que les Noirs n'étaient jamais queers, que l'homosexualité était "importée" d'Europe, et toutes ces choses absurdes. Enfin, il y avait quelqu'un qui me ressemblait, d'une autre génération. Il était très courageux. Il écrivait des histoires très politiques sur des personnages noirs et queers à une époque où personne ne faisait ça. Il a été insulté par son propre peuple, et il a continué. Et en le lisant, je me disais que s'il l'avait fait, alors je n'avais pas d'excuse. C'est vrai : j'ai plus de droits que lui, à en croire la Constitution. Donc c'est toujours une grande inspiration. Il est comme un ancêtre pour moi. Il m'a ouvert la voie, et je lui en serai éternellement reconnaissant.


Vous vous exprimez beaucoup par le corps, que ça soit sur scène ou dans vos clips. C'est une façon de lutter contre les normes de la masculinité ?

Sans doute. Mais il ne faut pas trop intellectualiser ce que je fais. C'est vrai que j'aime montrer mon corps dans ce que je fais, parce qu'on a trop dit aux Noirs et aux homosexuels que leur corps était honteux. Je voulais prendre tout ce dont je devais avoir honte en moi et le magnifier. En ce sens, ça devient politique. Mais en vrai, je veux juste m'amuser sur scène, voir jusqu'où mon corps peut aller, l'épuiser. Après le spectacle, je veux juste dormir.

Colin Gruel (St.)

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM