Musique / Festivals

Les pontes de Live Nation aiment clôturer la programmation de leur bébé brabançon en force. Le groupe le plus en vue du moment est généralement invité à mettre fin en personne aux hostilités. Mais ce dimanche, pour une fois, les tauliers de Werchter ont misé sur la diversité. En moins de cinq heures, Nine Inch Nails, Nick Cave and The Bad Seeds, Parov Stelar et Arctic Monkeys se sont produits sur la Mainstage et The Barn. Petit récit du sprint final.

Trent Reznor, l'ami qui vous veut du mal

Un petit quart d'heure avant 20h, la troisième tente de la plaine est totalement inaccessible. D'immenses croix rouges s'affichent devant les portillons qui permettent généralement d'y accéder, et de grandes tentures noires ont été installées sur les entrées latérales pour empêcher le moindre rayon de lumière de passer. Nine Inch Nails fait son grand retour en Belgique et l'armée de fans du groupe s'est postée de bonne heure à l'intérieur, où la chaleur, la fumée répandue sur scène et l'absence d'ouverture vers l'extérieur créent une atmosphère totalement étouffante.

© JC Guillaume

Tout cela est bien entendu voulu par Trent et ses sbires. Qu'il oeuvre en bande, ou en duo avec Atticus Ross pour composer des bandes originales de films (The Social Network, The Girl With The Dragon Tattoo,...), Trent Reznor est d'humeur sombre, aime les ambiances malsaines, et hurle volontiers son nihilisme. Conçu pour durer une grosse heure, le show est dense et puissant. Nine Inch Nails puise d'emblée dans son répertoire pour mieux attaquer en force avec "Somewhat Damaged", "Wish" et "Less Than" dont les envolées électroniques passent particulièrement bien. "March of The Pigs" enfonce encore un peu plus le clou et la tête des spectateurs, qui ont parfois la délicieuse sensation de se faire taper dessus avec un marteau, avant que "Hurt" ne sonne le glas de cette prestation dantesque et post-apocalyptique.

Nick Cave, "Je t'aime à l'australienne"

C'est précisément à cet instant que le grand maître de la journée, le vrai crooner des lieux, fait sa royale entrée sur la grande scène. Précédé par le fidèle Warren Ellis et sa barbe centenaire, Nick Cave arrive en héros avant de se lancer dans un long prêche d'1h30. On sait l'Australien fusionnel avec son public. Dès les premières notes de "Jesus Alone", il fait les 100 pas sur le podium, court sur les escaliers et vient chercher le contact physique tant attendu avec les premiers rangs. Juste derrière, ses musiciens livrent comme toujours une partition parfait pour mettre en notes ses textes sacrés, et partir dès que possible dans de longues envolées qu'on ne sait pas très bien comment qualifier.

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Cave a fait fusionner balades, poésies, rock classique et énergie punk dans un univers qui n'appartient qu'à lui. L'homme n'est plus un chanteur, mais un demi-dieu qui vampirise la plaine et joue merveilleusement de son aura. Certains passages de "Do You Love Me", "From Her To Eternity" et "Loverman" sont tellement intenses que Warren Ellis n'en finit plus de s'éponger le front et la barbe, au point de ressembler à un petit chat en pleine séance de nettoyage. "Into My Arms" lui donne un peu de répit avant d'attaquer "Girl in Amber", "Jubilee Street", "The Weeping Song" et enfin "Stagger Lee". Enchaînement diabolique, qui finit comme toujours par une invasion publique de la scène pour une grande séance de communion collective.

Waar is de feestje ? bij Parov

En regardant autour de nous, on finit par se demander "où sont passés les gamins"... Le public du Nick n'est plus tout jeune, les moins de 20 ans sont tous regroupés quelques centaines de mètres plus loin, dans "The Barn", où les Autrichiens de Parov Stelar viennent faire la fête sur fond d'électro-swing. Le principe est simple, le concept éprouvé: prenez quelques standards des années 20, conviez sur scène une section de cuivres, et saupoudrez le tout d'un beat simple mais dansant.

D'aucuns reprocheront au groupe d'avoir un peu trop dévié du jazz électronique de ses débuts pour s'orienter vers un "clubbing à saxophone" dont la rythmique électronique est toujours la même, mais la formation est diablement efficace. Les cuivres groovent, la batterie est en place et les spectateurs ne semblent pas avoir été aussi déchaînés du week-end. "Waar is de feestje ?" Chez Parov, sans aucune hésitation.

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Trop de frime tue la frime

Voilà qu'arrive enfin le moment tant attendu: LE dernier show de ce festival, qui nous empêche malheureusement d'aller admirer Fever Ray, programmée à la même heure. Chaque album a permis aux quatre Arctic Monkeys de franchir une nouvelle étape. Les petits rockeurs nerveux et boutonneux des débuts sont bien loin, aujourd'hui. Alex Turner est un dandy, son groupe suit, et les "Monkeys" - comme l'indiquent les gigantesques lettres disposées sur le fond de la scène - ont acquis une stature de patron. Fort de cette aura, le groupe de Sheffield a pris le contre-pied total de ce qu'il faisait à ses débuts en sortant un dernier album curieux mais assumé, où il délaisse l'énergie pour le groove, les guitares pour le piano, la niaque pour la frime. "Tranquility Base Hotel + Casino" est un pur plaisir personnel d'Alex Turner, qui imprime plus que jamais son empreinte sur son combo, agrémenté de quatre nouveaux membres en live.

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Bien accueillie par la presse et le public, cette ultime livraison ne demandait qu'à se frotter à la scène. Bien qu'ils fassent leur entrée sur "Four Out Of Five", Turner and Co savent que le public attend un minimum d'explosivité et les garnements puisent rapidement dans leurs anciennes compositions. "Brianstorm", "Don't Sit Down 'Cause I've Moved Your Chair", "Crying Lightning", "The View From The Afternoon" et "Teddy Picker" s'enchaînent, pour mieux indiquer d'emblée à l'audience que le groupe n'a pas enterré son passé. Solidement instrumentalisées, les nouvelles compositions passent relativement bien, à l'image de "She Looks Like Fun" puis "Tranquility Base Hotel", mais ce sont les vieux brûlots qui l'emportent (largement) à l'applaudimètre. Alex Turner pose, surjoue le crooner, se révèle même un rien énervant avec sa multitude de gimmicks, et au final, le gentleman autoproclamé ne récolte jamais autant d'applaudissements que lorsqu'il revient à son adolescence pour lancer le riff de "I Bet That You Look Good On The Dance Floor".


© JC Guillaume