Musique / Festivals

Du haut de son presque mètre quatre-vingt, elle semblait toiser le reste du monde de ses yeux gigantesques planqués sous une frange blonde… On l'appelait Nico, mais elle était née Christa Päffgen l'année 1938, en Allemagne. Une jeune fille d'une beauté froide et hypnotique qui allait à la fois être une chance et un fardeau au fil des années. Une artiste complexe et fascinante aux multiples facettes aussi, successivement mannequin, actrice, chanteuse, musicienne (au clavier, à l'harmonium ou au tambourin, même si le dernier ne compte pas vraiment), auteure-compositrice, à laquelle la réalisatrice Susanna Nicchiarelli a décidé de consacrer un long-métrage, "Nico, 1988", dans les salles obscures ce mercredi.

C'est à Cologne, juste avant la deuxième grande guerre, qu'elle voit le jour un soir d'octobre. Un timing qui marquera fatalement les premières années de sa vie et sa petite enfance, qui la contraindra à l'exil avec sa maman et son grand-père, et qui la privera très jeune de figure paternelle et finira par emporter son père. A 15 ans, elle sera violée par un sergent de l'US Air Force (une blessure qu'elle évoque dans le morceau "Secret Side"), autre dommage collatéral et non des moindres de cette seconde guerre mondiale qui, symboliquement encore, ne l'épargna pas ce jour-là.

La jeune fille devient mannequin l'année suivante. A Berlin, elle rencontre le photographe Herbert Tobias et lui tape dans l'objectif. C'est lui qui la surnomme Nico, référence qu prénom de son ex-petit copain, le réalisateur Nico Papatakis. Un sobriquet qu'elle choisira de garder. A 17 ans, elle décide d'aller s'installer à Paris où elle alignera les couvertures de magazines (Vogue, Elle, etc.) et deviendra entre autres égérie de Coco Chanel. Le septième art lui tend également les bras. Elle est l'héroïne de Federico Fellini dans La Dolce Vita. Plus tard, elle inspirera Philippe Garrel et son cinéma. Côté jardin (privé), elle donnera, à l'âge de 24 ans, naissance à son unique fils Ari, dont la paternité est attribuée à Alain Delon. Mais la grande histoire d'amour de Nico, avec les notes, va seulement commencer.


Ses premiers échos musicaux remontent à 1965 et à sa rencontre avec Brian Jones, guitariste des Stones, avec qui elle enregistrera son premier morceau, "I'm Not Sayin'". L'année suivante, un ami commun lui présente Bob Dylan à Paris. Même lui sera sous le charme hypnotique de la jeune chanteuse en devenir, et lui offrira le titre "I'll Keep It with Mine", qu'elle publiera plus tard sur son premier album solo. Mais, avant cela, il y aura le Velvet.

© D.R.

Nous sommes en 1967 quand, parée de ce fameux artwork à banane, sort la plaque devenue mythique "The Velvet Underground & Nico". Cette dernière a alors 29 ans. C'est Andy Warhol, à son tour totalement envoûté par Nico, qui est à l'origine de cette association. Il en a fait sa muse, l'a mise en scène dans plusieurs films expérimentaux, et a suggéré à Lou Reed et sa bande – dont il est manager – de l'associer au projet et de la mettre au micro. Elle marquera pour toujours cet enregistrement de cette voix grave, de ce phrasé grandiloquent, de cette emphase théâtrale qui pourtant jamais ne déborde hors de la grâce (cf. la magie de "Sunday Morning", la candeur vaporeuse de "Femme Fatale", etc.).


Nico aura une brève relation avec Lou Reed, comme elle en aura d'ailleurs avec d'autres musiciens tels que John Cale (autre membre du Velvet), Jim Morrison, Iggy Pop ou encore Tim Buckley. Nombre d'hommes et de musiciens croiseront ses yeux et y puiseront inspiration. Pourtant, c'est davantage une question d’ego que de cœurs qui l'écartera du Velvet Underground. La faute à un Lou Reed qui prenait beaucoup (trop?) de place.

A la fin de cette même année 1967, elle bifurque donc vers une carrière solo jalonnée de quelques merveilles. Il y aura d'abord et surtout le génial "Chelsea Girl", inspiré du film Chelsea Girls signé conjointement par Andy Warhol et Paul Morrissey. Un premier disque miraculeux et triste, à l'instar du titre "These Days" dont la mélancolie demeure presque sans égal. Puis viendront "The Marble Index" en 1968, "Desertshore" en '70, l'impressionant "The End…" en '74, "Drama of Exile" en '81 et enfin l'élégant "Camera Obscura", ultime chapitre de sa vie musicale, sorti en 1985. 


Dans l'intervalle, Nico connaîtra des problèmes de drogue, sans doute à l'origine de l’infarctus qui provoquera sa chute à vélo mortelle. Au terme d'une vie de tumultes, d'excès, de larmes, de beauté, d'amour et de fracas, elle s'éteindra à 49 ans sous le soleil d'Ibiza. Un destin de rockstar, d'héroïne de cinéma, pour celle qui laissa heureusement derrière elle suffisamment d'éclats pour qu'on ne l'oublie pas.