Musique / Festivals

ENTRETIEN

Un grand jeune homme réservé, au regard doux et aux allures sages, qu'une coiffure pétard et un blouson de cuir pourraient facilement transformer en rock star ou en héros de western... A l'écouter - jouer bien sûr, mais aussi parler - on se rend d'ailleurs rapidement compte qu'en dépit d'une nature introvertie (du propre aveu de l'intéressé), ses réserves d'énergie et d'engagement sont inépuisables. C'est ce qui caractérise son jeu, marqué par l'autorité de celui qui peut tout, sans agitation, ni fébrilité, sans la moindre marque d'effort, mais avec le don de soulever des forces telluriques. A la veille du concert qu'il donne ce soir avec Vadim Repin, nous l'avons rencontré à son hôtel. L'entretien eut lieu en français, une langue que le jeune pianiste a appris sur le tas, en France, `forcément, puisqu'on n'y parle rien d'autre...´.

Découvrant la musique à cinq ans, vous avez d'emblée choisi le piano. Pourquoi cet instrument-là ?

J'ai joué mes premières notes sur des jouets, une sorte de melodica puis sur un organola, et à sept ans, j'ai reçu mon premier vrai piano (une fête!) mais aussi un violon... J'avais l'oreille absolue, j'aurais pu choisir le violon mais j'ai tout de suite compris que sa complexité technique et sa sonorité étaient très éloignées de ce que je voulais exprimer, alors que le piano m'y conduisait tout droit.

A douze ans, vous étiez déjà désigné comme le `pianiste de demain´ par votre professeur au Conservatoire de Moscou, la célèbre Tatiana Nikolaieva.

A la différence d'ici, l'éducation musicale et même professionnelle commence en Russie dès l'enfance, il est donc normal que les talents soient établis à douze ou treize ans.

Vos enregistrements attestent d'une grande maîtrise du clavier, pourtant la virtuosité n'y apparaît pas, vos tempos ne sont pas extravagants, votre jeu est plutôt sobre, intérieur, même si vos compositeurs sont romantiques.

Je considère cela comme un compliment. Si les gens sont répartis entre les extravertis et les introvertis, j'appartiens évidemment à la deuxième catégorie. C'est ce qui me fait chercher ce qui se trouve sous le texte, en particulier chez les compositeurs dont je me sens proche - et cela concerne autant ceux que je joue, Rachmaninov, Chopin, Beethoven, Mozart, que ceux que j'écoute, comme Bruckner ou Sibelius. Sans oublier Bach. Certains sont plus loin: Berlioz et Liszt, par exemple, dont le pathos théâtral m'est assez étranger. Mais il y a une place dans mon âme pour tous... Sauf peut-être une certaine musique contemporaine, l'idée que les douze notes de la gamme ont la même valeur est très éloignée de ma sensibilité, pour moi, la tonalité, ça existe. Cela ne m'empêche pas de jouer une fantaisie de Schönberg, demain, avec Vadim Repin...

La composition du programme de ce concert?

En première partie, nous jouons la 2e sonate de Schumann et la 1ère de Prokofiev? En seconde partie, deux `Fantaisies´, l'une de Schönberg, l'autre de Schubert. Cette fantaisie de Schubert est ce qui a été écrit de plus difficile pour le piano, plus difficile que tous les concertos de Rachmaninov réunis... L'idée de Vadim était de faire le contraste maximum entre les deux pièces, partir du monde malade de Schönberg pour aboutir au clair ut majeur de Schubert.

Entre le travail de récital ou le concert, et la musique de chambre, quelles différences?

Le concerto est le plus démocratique, le récital le plus difficile - c'est chaque fois un plongeon dans l'inconnu - et la musique de chambre, la plus agréable, et la plus confortable, même si elle demande le plus de travail.

Votre expérience avec Vadim Repin?

Je l'ai rencontré une fois au Japon en 1991 et en 2001 aux Folles Journées de Nantes mais c'est la première fois que nous jouons ensemble. Il est d'un tel niveau qu'avec lui je me sens littéralement aspiré vers le haut. En plus, surprise, il aime travailler et dégage un incroyable sentiment de sécurité. La vie est belle!

Au Palais des Beaux-arts de Bruxelles le 20 novembre à 10h.02/507 82 00 - www.sofil.be

© La Libre Belgique 2002