Nosfell réinvente l'étrangeté

CÉDRIC PETIT Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

RENCONTRE

On sait très peu de chose de Nosfell. Qu'il a des origines berbères, et un père qui pratique couramment 7 langues. Qu'il revendique 26 ans et qu'il a fait ses classes entre l'Essonne et Paris. Pour le reste, silence radio de la part du jeune homme aux yeux sombres, pour trois soirs au Botanique à Bruxelles.

On en sait très peu au sujet de Labyala Nosfell, mais on peut prédire qu'avec lui la France tient un Jeff Buckley, un Tom Waits et pourquoi pas en même temps un Keziah Jones en puissance. Avec l'un, il entretient de communes facilités vocales; avec l'autre, il partage un univers rauque et déconstruit. Sans compter sur ce qu'il doit à des pérégrinations en Afrique et en Asie, qui trouve des échos diffus dans les sonorités world de ses chansons. Tour à tour femme, homme, enfant, vieillard, animal, Nosfell habite un univers en soi, le sien, qu'il a baptisé Klokochazia.

Dans la langue de ce royaume, le klokobetz, Nosfell signifie «celui qui marche et qui guérit», récite le petit phénomène, remarqué au Printemps de Bourges, qui, modeste, s'efforce de tempérer: «Ça peut paraître prétentieux de se dire guérisseur, mais beaucoup de gens s'appellent marchand sans l'être. Toujours est-il que le nom correspond à une fonction qui est celle à l'image du griot: un musicien itinérant, un itinérant tout court qui colporte des informations, raconte des histoires.»

En klokobetz dans le texte

Les siennes sont peuplées de tigres et d'arbres et s'esquissent en klokobetz et en anglais, qui vient fréquemment en renfort, manière de ne passer laisser le public au milieu du gué. Mais, promet le chanteur, son second album réservera la priorité à la langue imaginaire, «qui me permet de mettre en avant non pas ce que je décris, mais ce que je ressens quand je le décris».

Structurée selon une logique toute personnelle, mais pas si lointaine du français, cette suite de sons n'a d'autre ambition que de venir en relais de la musique, sans jamais y faire écran. Surtout «elle m'offre un accès à des sonorités que je pouvais difficilement obtenir en français ou en anglais», étaie-t-il. Et d'expliquer encore s'être beaucoup inspiré du travail d'André Breton et Apollinaire pour leur manière de déshabiller la langue de leur charge sociale.

Mystérieux sur ses origines et son histoire, Nosfell est par contre intarissable sur ses influences musicales, qui vont de Joni Mitchell à Les Claypool, sans oublier Neil Young et Bobby McFerrin. Longtemps, raconte-t-il avec des petits rires nerveux pour ponctuer chacune de ses réponses, «je me suis contenté de jouer les morceaux des autres, parce que j'avais besoin de comprendre comment fonctionnaient mes instruments, la voix et la guitare». De quoi boucler la boucle?

Inventer un monde, y instaurer un langage arbitraire, n'est-ce pas en fin de compte une tentative de transcender un héritage musical omniprésent sur «Pomaïe Klokochazia Balek», son premier disque? «Oui et non. Tout cela est très instinctif. Cet univers, qui m'est très personnel, est un grand fouillis. J'ai passé plus de temps à tout ranger qu'à réellement créer. Mon but était surtout de trouver une discipline artistique qui me permettait de le véhiculer, d'être le médium de cet endroit, de cette langue. J'ai choisi la musique parce qu'elle me séduit, pour son côté mystique, impalpable; la musique rassemble les gens, les fait s'accorder sur certains points.»

Adepte du kabuki

En démonstration au Forum de la Fnac la semaine dernière, ce funambule a éclairé quelques parcelles de son univers de solitaire, tendance asocial chronique, qui n'a trouvé pour associé qu'un seul musicien, le violoncelliste Pierre le Bourgeois. Sur scène, Nosfell créé des boucles rythmiques, sur lesquelles se superpose une voix qui épouse autant les graves que les aiguës, qui chemine entre le cri et le chuchotement.

Adepte du kabuki, ce théâtre populaire japonais, il leur donne une prolongation corporelle, à défaut d'être dansée. Torse nu, il exhibe des tatouages obscurs. Ou comment trouver refuge dans un univers à sa mesure pour mieux s'échapper du monde réel. «Au contraire, nie-t-il, le fait de le véhiculer à travers la musique m'a permis d'en sortir et de vivre un peu mieux dans la réalité, d'avoir un peu plus les pieds sur terre.»

Pendant ce temps, de notre côté, on lévite...

© La Libre Belgique 2005

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