Nouveau Bayreuth à Budapest ?

Martine D. Mergeay Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals envoyé spécial à Budapest

Le défi lancé par Adam Fischer remonte à 2006. A la veille de prendre la direction musicale de l'Opéra de Budapest, le chef d'orchestre hongrois décidait de monter le "Ring" de Wagner non pas à l'opéra mais dans le tout nouveau Palais des Arts bâti sur les rives du Danube, en bordure de la ville. Familier de Bayreuth, Fischer souhaitait en effet offrir au public de Budapest un résultat artistique et acoustique comparable à celui du célèbre sanctuaire, mais sans en subir les inconvénients. "L'acoustique est ici la plus belle que j'aie jamais rencontrée, non seulement pour le public - c'est le cas à Bayreuth - mais pour les musiciens et pour le chef. Contrairement à Bayreuth, ici, on s'entend ! Le contact est direct entre le plateau, l'orchestre et le public, c'est une sensation extraordinaire. Le projet aurait été impossible sans l'amitié et l'engagement du directeur Imre Kiss, c'est un rêve mené ensemble. Le succès international de cette deuxième édition m'encourage : j'ai bien l'intention d'aller aussi loin que possible avec ce projet..."

Fort de l'accueil de la première édition, en 2007, de la confiance de ses partenaires, de l'enthousiasme des interprètes - presque tous munis d'une expérience à Bayreuth - et de l'ingéniosité de son metteur en scène (et décorateur) Hartmut Schörghofer, Adam Fischer a donc repris la production cette année, avec deux séries de représentations. Nous avons assisté à la seconde, tenue du 19 au 22 juin et proposant, d'affilée, la "soirée de prologue" et les trois "journées" du fameux "Ring des Nibelungen". Une formidable immersion, musicale, théâtrale et imaginaire, dont l'occasion reste rare, et pour cause (on se souvient de l'impact qu'eut l'oeuvre en 1991, à La Monnaie, où les quatre épisodes étaient également donnés en continu). Une immersion très convoitée aussi, si l'on en juge par l'affluence du public (tout était sold out) et sa composition : internationale - des groupes de fans s'étaient déplacés du monde entier - et de toutes générations, avec "dressing code" en rapport, du short au smoking, le prix des places variant entre 16 et 60 euros ! Avec, aux entractes, dîner gastronomique au restaurant ou sandwiches et bière sur les marches du Palais, au soleil, face au fleuve.

Dispositif unique

Dans une salle comparable à celle de "notre" Palais des Beaux-Arts (mais plus étroite et n'offrant que 1 200 places), une fosse ouverte est aménagée au-devant de la scène. Sur celle-ci, une butte en cailloux de verre (pyramide tronquée pouvant s'illuminer de l'intérieur) délimite un premier plateau, de dimensions restreintes, conduisant par un escalier central à un second, moins profond mais plus étendu en largeur, surmonté de trois hauts écrans vidéo où seront projetées les images - trop touffues mais parfois géniales - de Momme Hinrichs et Torge Meller. Des "tabs" noirs séparent le dispositif du reste du plateau (où se dresse un orgue, réputé le plus grand orgue de salle d'Europe...) tout en formant une précieuse coulisse arrière. Six chaises sont alignées de part et d'autre de la butte, à même la scène. Pas de machinerie, rien que des lumières et des projections, quelques interventions chorégraphiques (poétiques mais inégales) et une utilisation brute de l'espace.

Quant aux chanteurs (qui chantent de mémoire et "jouent"), ils se présentent en tenue de concert : robe du soir pour les femmes, habit pour les hommes, avec quelques nuances soigneusement étudiées.

Il s'est dégagé des représentations de ce "Ring" une foule d'impressions, avec beaucoup de hauts et quelques bas. L'Orchestre symphonique de la radio hongroise, tout d'abord, est dans cette production comme un poisson dans l'eau, relié de façon organique à son chef, et prenant avec lui des risques d'autant plus grands que tout ici s'entend et se voit.

Vitalité explosive

Si le prologue tarda un peu à décoller, on retiendra pour chacun des trois "actes" une énergie, une vitalité et une urgence exceptionnelles, payés parfois de quelques désordres, mais toujours au bénéfice du mouvement, de l'action. Avec, en contrepoint de l'effervescence dramatique, un souci jouissif de faire surgir les leitmotive dans toute leur puissance signifiante.

Les chanteurs marchent à fond dans le concept (où la direction d'acteur est aléatoire), chacun avec ses moyens, ce qui donne des résultats inégaux, parfois disparates. La plus sublime, à tous points de vue : la soprano allemande Evelyn Herlitzius, Sieglinde un soir, Brünnhilde le lendemain ; le plus étonnant : le ténor allemand Christian Franz, Loge speedé, Siegfried rondouillard et gamin, alternant l'intériorité passionnée, la rhétorique (!) et l'hystérie, et à qui, pour tant de vertus, on pardonnera de trop crier. La plus stable : la soprano britannique Susan Bullock, Brünnhilde un peu quotidienne, mais musicale, solide et juste.

Parmi la cinquantaine de chanteurs impliqués - nombre de jeunes Hongrois (es) talentueux -, on mentionnera encore le baryton-basse Juha Uusitala, un des deux Wotan (l'autre étant Alan Titus, un peu éteint), les prodigieuses basses Walter Fink (Fafner et Hunding) et Maati Salminen (Hagen), les ténors Stig Andersen (meilleur en Siegmund qu'en Siegfried et impossible sur le plan scénique) et Michael Roider (Mime électrisant), les mezzo Judit Németh (Fricka) et Cornelia Kallisch (Erda et Waltraute), et le baryton Walter Fink (Alberich).

Un événement exclusif et rassembleur, qui, au niveau d'une ville de deux millions d'habitants (et de haute culture musicale), mobilisa largement l'attention.

Prochain "Wagner in Budapest" : juin 2009 - www.mupa.hu

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