Les Nuits Bota Flora Fishbach, un séduisant Ovni chantant qui a déjà conquis la France.

Prénom : Flora. Nom de scène : Fishbach, celui de jeune de fille de sa mère. D’après l’arbre généalogique familial, son origine, c’est le poisson qui remonte le ruisseau, comme les saumons, à contre-courant… "L’image me parlait beaucoup" , sourit-elle. A 25 ans, la ténébreuse brune ardennaise vient de publier un album qui en impose. Tout comme ce regard (cf. la pochette) et sa personnalité magnétique. Elle la révèle par touches au fil de l’intense "A ta Merci" , cousu de français, de pop et de clavier.

"J’aime sublimer le tragique. Les choses compliquées sont belles, et je m’en nourris…" Cela donne une douzaine de chansons d’amour, entier, soumis, contrarié, perdu ou retrouvé. Un disque qui parle de rapports de force et de beauté. Quelque part entre la sensualité mystérieuse de Mylène Farmer, l’androgynie vocale de Victoria Legrand ( Beach House ) et le feu grandiloquent de Catherine Ringer.

Vous êtes de Charleville-Mézières. Cela influence la personne que vous êtes, la musique que vous faites ?

Je n’y suis pas née mais j’ai tout de suite su que c’était chez moi. Il y a cette chaleur, cette mentalité festive, très belge en fait, qui m’a plu immédiatement. Je sortais dans le coin quand j’étais jeune, on allait danser sur de la techno à Liège… Dans ces régions du nord, très industrielles, très militaires aussi, du jour au lendemain tout s’est écroulé. Beaucoup se sont retrouvés sans rien. Il y a une espèce de misère sociale, parfois dure. La météo aussi est un peu compliquée. Mais, je trouve tout cela extrêmement romantique…

Comment ça se passait à l’école ?

Je n’ai pas fait d’études. J’ai arrêté l’école à 15 ans parce que je m’ennuyais. Je l’ai fait pour apprendre des choses, ce qui est à la fois totalement paradoxal et réel. Du coup, j’ai travaillé. J’ai fait plein de petits jobs : serveuse, vendeuse de godasses, photographe, guide dans un château, j’ai bossé dans une usine de carton à la chaîne, au McDo… Il fallait que je me débrouille, mes parents n’avaient pas de sous.

La musique n’arrive qu’ensuite…

A 17 ans j’ai rencontré quelqu’un qui m’a initiée. Je n’en avais jamais fait. C’était son dada, il aimait prendre des débutants sous son aile pour retrouver quelque chose de primal, de brut. On a monté un duo qui a duré quatre ans. Un nom imprononçable (ne le cherchez pas !), un truc synth-punk, foutraque, quatre accords par morceaux, des paroles qui ne voulaient rien dire. On misait tout sur l’énergie. Ça a pris. Le groupe commençait à être demandé en dehors de la région Champagne-Ardenne. Jusqu’à ce qu’il décide d’arrêter. Pas envie de quitter sa campagne ou de se professionnaliser. J’ai compris et respecté.

Mais vous décidez de prendre la route.

Cette expérience avait fait naître en moi quelque chose de fort. Je continuai à composer des chansons dans ma chambre. J’ai d’abord déménagé vers Reims, puis à Paris. C’était il y a trois ans. Depuis, la vie s’est accélérée, les concerts multipliés, j’ai rencontré les gens de ma maison de disque ( Entreprise ) et mon tourneur (Astérios), il y a eu un EP, une première tournée solo et là un album.

Vous n’avez pas les yeux d’une fille de 25 ans. On a l’impression d’y voir déjà plusieurs vies. Parce que c’est le cas ou parce que vous rêvez beaucoup ?

Les deux. L’enfant que j’étais n’est plus, elle est morte. Je n’ai pas tant de souvenirs d’enfance que ça finalement. Comme s’il s’agissait d’une autre personne. Celle que j’ai été entre 15 et 17 ans aussi était une autre. Oui, j’ai l’impression d’avoir eu plusieurs vies. Puis, comme tout le monde, j’ai eu mon lot de souffrance, vécu des trucs durs, des échecs sentimentaux… D’où mon envie de sublimer le tragique.

Un premier EP concocté dans votre chambre. Puis ce premier album depuis fin janvier. Toujours en solo ?

Je me suis fait aider, mais je suis arrivée avec les morceaux et les arrangements. On a réenregistré des parties, remplacé les fausses batteries par des vraies. Xavier Thiry, qui fait des musiques pour jeux vidéo, m’a aidée à travailler la narration du disque. L’enregistrement s’est fait dans le vrai beau studio d’Antoine Gaillet. Mais j’ai tout décidé, c’était moi le boss ! (rires)

Le côté recueilli, froid ou solennel du disque, contraste avec le jeu du live, chaud, animé, pour ne pas dire animal.

Mes chansons, je les façonne seule, j’y raconte mes histoires personnelles… Le processus est solitaire. Le live est question de partage. Je regarde beaucoup les gens du public dans les yeux, pour voir s’ils fuient, s’ils veulent jouer avec moi, si je peux trouver une victime ou un partenaire parmi eux. Je ne me souviens pas souvent de ce qui se passe en concert. Je me dédouble. Flora reste en coulisses et Fishbach entre en piste. Au moment d’écrire par contre, les deux sont là.

Ce peut être un moyen d’alléger le propos, de contrebalancer…

Sûrement. Dans "Le Château" , qui parle du suicide d’un de mes collègues, je m’adresse à lui, mais l’ambiance est dansante et funky. Ou dans "Ma Voie lactée" , où je chante ‘si tu broies du noir, je veux bien me faire broyer’ . Ce qui veut dire que je suis complètement prête à mourir parce que je t’aime, que même si ce que tu me fais est horrible, j’y trouve mon compte.

"A ta Merci" est un album de femme ?

C’est un album de femme, de vieille dame, d’enfant, de sorcière… Mais qui s’adresse à tout le monde. Aux jeunes, aux vieux, aux bourgeois, aux prolos, aux gays, aux hétéros… Je les aperçois tous à mes concerts, et c’est étonnant de voir la diversité des cœurs dans lesquels ma musique résonne. De ça, je me sens très honorée.


--> "A ta Merci" (Sony). En concert aux Nuits Bota, aux Ardentes et au BSF.