Juliette Armanet: "On est une génération de chanteuses bien couillues" (RENCONTRE)

Rencontre: Marie-Anne Georges Publié le - Mis à jour le

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Les Nuits Bota

Le public de Suarez a bon goût. Il a réservé, jeudi soir au Cirque royal, un accueil des plus chaleureux – et des plus mérités – à Juliette Armanet, parisienne de 33 ans, qui vient de sortir son premier album, "Petite amie". Elle était programmée en première partie du groupe belge, qui sortait récemment son 4e opus, "Ni rancoeur ni colère", et qui allait notamment offrir ce soir-là cinq morceaux interprétés aux côtés d'un quatuor à cordes.

Après Clara Luciani (11/5), Fishbach et Cléa Vincent (14/5), c'était au tour de Juliette Armanet de fouler, pour la première fois, une scène belge – relevons que les Aralunaires avaient déjà eu la très bonne idée, au début du mois, de convier Fishbach. Décidément, avec les Nuits Bota, voici deux événements plus que jamais à l'écoute des nouveautés.

Elle l'a confié en fin de set, Juliette Armanet était très stressée avant d'entamer son tour de chant. Il n'en a rien paru. Voilà une artiste qui est particulièrement à l'aise, assise en face de son compagnon, le piano à queue. D'emblée, le contact passe avec le public – elle n'a pas suivi, ado, 15 heures de théâtre par semaine pour rien... Tout aussi vite, les spectateurs, qui la découvrent, lui reconnaissent un vrai talent. On entend bruire dans notre dos le nom de Véronique Sanson. Ce n'est pas tout à fait faux ; il y a bien quelque réminiscence dans sa voix – période "Amoureuse", le tout premier album de celle qui affiche aujourd'hui 68 ans et qui n'a pas manqué, d'ailleurs, de l'appeler pour la féliciter pour son disque, peut-on lire sur rfi.fr.

"Je suis mon premier spectateur. Il faut que je me fasse moi-même rire ou pleurer"

De sa voix haut perchée, elle a enchanté le Cirque royal avec des textes particulièrement bien troussés – elle n'a pas préparé Normale Sup pour rien... Elle écrit sur l'amour encore et toujours, mais avec une légère touche d'humour, sans avoir l'air d'y toucher. "Oui tout à fait. Parce que j'aime rire, dans la vie en général. Quand je compose une chanson, je suis mon premier spectateur. Il faut que je me fasse moi-même rire ou pleurer. Donc, je cherche les associations qui m'amusent. Et je prends beaucoup de temps pour que ce soit vraiment précis. Tout en ayant l'air léger" confirme la délicieuse Juliette Armanet que l'on rencontre juste avant son soundcheck, en toute fin d'après-midi. Elle semble décontractée alors qu'elle vient de passer presque autant de temps dans les embouteillages bruxellois que dans le Thalys qui l'amenait de Paris.

Etait-ce une évidence pour vous de vous lancer dans la chanson ?

Oui, complètement. J'ai eu envie de cela très vite, très jeune. J'ai mis tu temps à me comprendre, me connaître, à être suffisamment fière de mon travail pour oser le divulguer. Pendant longtemps, j'ai fait de la musique que je n'aimais pas. ("Ma boucherie amoureuse", notamment, ndlr). Quand j'ai écrit "Manque d'amour", cela a été un déclic pour moi. Je trouvais que cette chanson me correspondait.


Vous avez 33 ans et un parcours professionnel autre que la chanson...

J'ai fait une préparation pour Normale sup'. C'est un très bon cursus, cela permet d'avoir une bonne culture générale, et puis j'ai fait une maîtrise de lettres. Je suis contente d'avoir eu d'autres vies avant (elle a travaillé pour Arte, ndlr). Cela m'a ouvert l'esprit: la curiosité pour le monde, pour les autres. Et puis si je réussis en musique mais que j'ai quand même envie de faire autre chose, j'aurai d'autres cordes à mon arc.

Le piano-voix était-il une évidence ?

Il y a quelque chose de très classique dans ma musique. Que je revendique. Pour certains morceaux piano voix, on a hésité à en laisser trois parce que c'est beaucoup en fait sur un album. On trouve souvent une chanson émotion de ce style. Mais pour moi, c'est vraiment ma marque de fabrique.

"L'amour en solitaire" a connu une version plus electro, produite par Yuksek...

La version qu'il a produite date d'il y a 3 ans. Au départ, j'étais partie pour produire le disque de cette façon puis je me suis rendu compte que j'aspirais à quelque chose de plus acoustique. Je ne voulais pas élaborer quelque chose qui serait une petite bulle de savon branchée et ne serait plus très à la mode deux ans plus tard.


Vous citez Michel Berger dans vos références. Quel serait votre Michel Berger aujourd'hui en 2017 ?

Sébastien Tellier est quelqu'un qui a influencé toute une génération. "Sexuality", c'est vraiment un album qui a marqué la chanson pop française. C'est un grand mélodiste, c'est un disque important, je crois.

"Comme première partie, j'ai aimé espionner les têtes d'affiche"

Vous avez effectué pas mal de premières parties, que retirez-vous de ces expériences ?

C'est un exercice très difficile. Cela nécessite beaucoup d'humilité et en même temps d'énergie, il ne faut pas avoir peur de l'aventure. Les gens ne nous attendent pas. J'ai adoré faire cela ces deux dernières années. Il y a un côté "on se fait la main", on commence à avoir des premières sensations, et puis il y a un challenge : "est-ce que je vais leur plaire, est-ce que ça va marcher ?" Ça donne très envie d'y arriver.

J'ai beaucoup aimé aussi le côté petite fourmi. On voit comment les têtes d'affiche se préparent, comment elles travaillent leur show, quel rapport elles entretiennent avec leur équipe, les petits rituels qu'elles ont avant d'entrer en scène. Ce côté "espion" qui aide à se comprendre, se dire, "comment est-ce que je vais faire ça"...

Vous avez déclaré que dans le milieu musical, il fallait se battre pour s'imposer, surtout quand on est une fille qui chante des chansons d'amour...

Franchement, je ne vais pas mentir, je pense que oui, c'est plus difficile pour une femme de s'imposer. Surtout dans les métiers de la représentation comme ça. Dans les promos, y'a des shooting photo, moi je ne suis pas du tout mannequin, je ne sais pas particulièrement poser devant l'appareil photo. C'est pas mon métier. C'est drôle de jouer avec son image, mais le rapport à l'apparence, à la beauté, est beaucoup plus présent que quand on est un garçon. Après, oui, il faut pousser des coudes, mais je trouve qu'on est une génération de femmes bien couillues et qu'on est des dures à cuire.

Cela vient d'où ?

Du fait qu'il faut pousser des coudes pour se faire entendre, pour faire sa place, pour qu'on nous prenne au sérieux. Quand j'arrive en studio, je n'attends pas que le producteur fasse mon disque, c'est moi qui vais faire mon disque. On est de plus en plus indépendante. Pour les producteurs de la vieille école, il y a peut-être un truc un peu déstabilisant d'avoir des nanas qui ne s'asseyent pas dans le canapé en attendant que ça se passe.




Rencontre: Marie-Anne Georges