Les Nuits Bota

Mardi, aux Nuits, moins de monde que la soirée de la veille, ersatz de Nuit belge qui avait attiré foule. Mais un Jardin baigné de lumière et, surtout, la présence d'une grande dame d'un petit mètre soixante, qui justifiait à elle seule le déplacement.

Avant de nous poser au chevet de Shannon Wright donc, et après l'apéro réglementaire, c'est le temps des découvertes, qui nous emmène d'abord à la Rotonde pour le concert de Froth. Un nom qui appelle à la promiscuité, en dépit d'une salle gentiment remplie mais point trop serrée. Né d'une blague il y a quelques années (un disque de 20 minutes de silence, un journal de tournée fictif), le groupe d'El Secundo emmené par Joo Joo Ashworth poursuit son chemin et signait en 2015 un deuxième album aux bons soins de l'excellente maison Burger Records. Au menu, un son typique de la scène indie-rock californienne, sorte de dream-pop à haute-tension électrifiée à coups de pédale qui, par instant, atteint sa cible. Pourtant, on perd souvent le fil entre posture (trop) nineties et poses sempiternelles. Et quand Joo Joo s'endort sur son accord, on sort.

Juste à temps pour intercepter l'ultime tour de piste de l'ami Clément Nourry. Si nous avions pu apprécier il y a quelques mois son projet en ce même endroit, le guitariste français devenu Bruxellois emmenait des musiciens au Grand Salon cette fois, pour une mouture "Under the Reefs Orchestra". Arrivé en bout de course, nous n'aurons droit qu'à un morceau rock et enlevé pour lequel l'excellent Monolithe Noir (déjà aux Nuits samedi) avait été convié. Mais quel morceau…

Côté Rotonde, les gars d'Ulrika Spacek bastonnent à bon escient. C'est seulement la seconde visite en terres belges du combo britannique, dont le sympathique premier album – "The Album Paranoia" – sortait il y a un peu plus d'un an. Si le ton est noise, les guitares crades et l'ambiance électrique, jamais la mélodie ne se perd au fil de compos qui semblent aussi bien écrites qu'instinctives. Les fans de DIIV s'y retrouveront, tout comme ceux d'Ought (dont le dandy leader Tim Darcy sera de passage cette Nuit de mercredi). Et l'on tâchera de ne pas manquer le prochain passage de la bande aux deux Rhys – Edwards et Williams – sous nos latitudes.

Voir Shannon Wright et mourir

Notre monde n'est pas fait pour une fille comme elle. Depuis l'entame de sa carrière il y a presque vingt ans, la native de Floride trace en regardant ses pompes dans les couloirs du rock indé, poursuit sa carrière sans faire le moindre compromis, et se construit une discographie sans faille, loin de la presse, du clinquant, du vulgaire et des veaux d'or de l'industrie musicale. Un peu à la manière d'une Scout Niblett – hormis le côté petite fille – , avec qui elle partage le sens de l'interprétation habitée, mais avec supplément de charisme et de mystère.

Shannon Wright, qui vit aujourd'hui dans la mecque du hip hop Atlanta, signait "Division" en début d'année, son onzième album annoncé comme le potentiel dernier. La faute à l'hypersensibilité de la donzelle, à son cœur abîmé, à son âme écorchée. Un disque court de 33 minutes (c'est son côté punk), où elle s'ouvre le bide pour en sortir des notes (c'est son côté rock). Mardi, les yeux planqués dans sa tignasse et le dos courbé, l'Américaine nous en servit plusieurs extraits, disséminés entre les perles du passé. Très tôt, il y eut ce revanchard "Soft Noise" électrifié, premier uppercut de la soirée, avant qu'elle ne troque la guitare pour les touches noires et blanches et livrer l'excellent "Wayward". Plus tard, il y eut "The Thirst", cathédrale de piano à la fois baroque et dépouillée. "I love youuuu Shannon" osera en fin de set un fan surexcité, sans que l'objet de son amour ne daigne lever le nez. Pas besoin, nous étions tous déjà scotchés.