Les Nuits Bota

Samedi 20 mai, le label français Ici, d’ailleurs soufflera ses vingt bougies à l’Orangerie du Botanique de Bruxelles. Il est invité par les Nuits qui ont programmé trois poulains de son écurie, Winter Family, Mendelson et Chapelier Fou. A sa tête, Stéphane Grégoire qui, en 1997, se lançait dans une folle aventure, celle de créer son propre label. A l’époque, se doutait-il qu’il serait encore là en 2017, même si les conditions de vie de l’industrie musicale n’étaient nullement comparables à celles d’aujourd’hui ? Combien de labels, dans l’intervalle, ont dû fermer boutique ?

Stéphane Grégoire a toujours aimé la musique. En dilettante, quand il était ado, mais assez passionné par la suite pour décider d’en faire son métier. Celui qui a commencé comme disquaire a travaillé au sein de Semantic, déjà un label indépendant, pour ensuite développer l’asbl Sine Terra Firma avant de fonder Ici d’ailleurs. Sur son label, le patron ne signe pas un genre particulier. Pour moi, toutes les musiques ont quelque chose à dire. Il n’y a pas un genre qui prédomine. J’ai toujours voulu mélanger les genres, je suis trop instable pour m’accrocher à quelque chose de définitif”.

"Ne pas forcément aller là où le public attend que j'aille"

Stéphane Grégoire est mu par une ligne de conduite : celle de ne pas tomber dans la facilité, de ne pas forcément aller là où le public attend qu’il aille. “L’expérience est là pour le démontrer : ce qui devient la culture, c’est la contre-culture. A un moment donné, la société absorbe cette contre-culture et la fait sienne. C’est comme cela qu’il y a des avancées, ce n’est pas en étant dans l’hypercentre.” Et notre homme, qui n’est pas à une digression près, d’expliciter son propos. “Prenez le botaniste Jean-Marie Pelt, il a démontré que c’était dans les conditions les plus extrêmes que, souvent, la vie a pris corps.”

Pour en revenir à ses poulains, où va-t-il dénicher ses signatures ? “Je ne les déniche plus trop. Les artistes viennent plutôt à moi. Cela a souvent été comme ça. On reçoit des démos. Depuis longtemps, l’offre est beaucoup plus importante en tant qu’artiste que la demande des labels. On ne peut pas tout écouter. Et avec les liens Internet, cela s’est encore plus démultiplié. Souvent, c’est quelqu’un de votre entourage qui attire votre attention.”

Chapelier Fou, qui sera à l’Orangerie du Bota, samedi soir, évoluait déjà dans un circuit professionnel. “A Nancy, il y a une salle de musiques actuelles de très bonne qualité, “L’autre Canal”. Chapelier Fou y était en accompagnement et en développement artistique”.

Yann Tiersen, l'artiste sans qui rien ne serait

Après autant d’années passées dans le milieu, Stéphane Grégoire porte un regard sans concession sur l’industrie du disque mais reste habité par un enthousiasme certain. Celui de dégoter la perle rare et de la faire partager au plus grand nombre. Sa locomotive à lui, comme il l’appelle, l’artiste qui le fait vivre, c’est, depuis 20 ans, Yann Tiersen. “C’était en 1994, Yann Tiersen avait envoyé des cassettes de démo un peu partout. L’une d’elles est arrivée aux Disques du soleil d’acier. Son patron, Gérard Nguyen, savait que j’étais en train de monter un label. Comme il avait déjà Pascal Comelade, il m’a demandé si ça me plairait de m’occuper de Tiersen”, se souvient tout sourire Stéphane Grégoire.

Et même si Yann Tiersen n’est plus sur Ici, d’ailleurs, le label continue de percevoir les droits générés, puisqu’il est à la fois producteur de son premier album et coéditeur. “Principalement, ce sont les ressources issues de l’utilisation des musiques de Yann qui nous ont permis d’avoir un fond solide et de tenir ce cap difficile qu’a été la crise du disque. Sans cela, je pense que notre label aurait disparu il y a dix ans.”

"On est entré dans un système de consumérisme très puissant"

Comment ce que l’on appelle la crise du disque a-t-elle influé sur sa manière de travailler ? “On est dans un métier où on ne peut pas se reposer sur ses lauriers. Au départ, il y avait le téléchargement, mais le téléchargement est en train de disparaître au profit du streaming. Aujourd’hui, on ne trouve même plus de lecteur radio dans les voitures. Les ordinateurs ne proposent plus de lecteurs CD. Le CD va être amené à disparaître puisqu’on ne pourra plus vraiment s’en servir de manière rapide et pratique”, analyse celui qui considère qu’on est entré dans un système de consumérisme très puissant. “Nous aussi, on doit vendre. Donc, on doit utiliser des outils qu’on n’apprécie pas forcément.”

A presque 50 ans, celui qui a connu le vinyle et le CD compose, par la force des choses, avec le virtuel. “Si on est élitiste dans nos choix, on ne doit en revanche pas l’être vis-à-vis de notre auditoire. Quand on croit en un groupe, il faut faire en sorte de lui attirer un max de public. Maintenant que la musique est offerte sur différents supports, on se doit de veiller à ce que chacun trouve celui qui lui convient en fonction aussi de ses moyens.”

Stéphane Grégoire reste persuadé que le téléchargement est un plaisir immédiat qui implique qu’on en recherche toujours de nouveaux alors que le vinyle possède un côté plus sacré. “Il faut sortir le disque de sa pochette, le déposer sur la platine et, au bout d’un certain temps, on va devoir se relever pour changer de face. Le rapport est plus sensuel”.

Il veut croire, et il s’en réjouit, qu’une partie de la jeunesse d’aujourd’hui réagit ainsi à propos du vinyle: “Voilà quelque chose de beau et en plus, il renferme un coupon pour pouvoir télécharger.” Ou comment faire d’une pierre deux coups.