Les Nuits Bota "Al Jamilat" est le nouvel album de la chanteuse libanaise Yasmine Hamdan. Elle y chante en arabe, portée par "des grooves de chameau, de désert". Onze titres enregistrés entre New York, Londres, Paris et Beyrouth.

Elle a la beauté ténébreuse. Longue chevelure de jais, yeux perçants noirs, perfecto, jupe, bottes au diapason. En ce printemps 2017, Yasmine Hamdan sort un nouvel album. Elle l’a intitulé "Al Jamilat" ("Les magnifiques", du nom d’un poème du Palestinien Mahmoud Darwich - 1942-2008). Il y a 20 ans, l’artiste libanaise faisait ses premiers pas en musique en formant, avec Zeid Hamdan, Soapkills. Depuis, elle n’a plus arrêté d’enchaîner les projets. Sous des noms d’emprunt comme sous son propre nom.

Electron libre

A l’occasion de la sortie, en 2009, de "Arabology", un précédent projet qu’elle avait conçu avec Mirwais, elle faisait part, dans le journal français "Libération", de la subtilité des déclinaisons de l’arabe. Avec acuité, elle évoquait "la fluidité de l’égyptien chantant, le percussif palestinien de Nazareth, le libanais plus rond, plus gras, le koweïtien plus mâché". Sur son nouvel album, Yasmine Hamdan continue de chanter uniquement en arabe - à ses yeux, une forme d’engagement - tout en usant un peu moins des dialectes. Elle s’est contentée du libanais et de l’égyptien. Outre l’arabe, sa langue maternelle, la polyglotte parle parfaitement le français, l’anglais, le grec qu’elle a appris "à lire et à écrire avec le nouvel alphabet quand ses parents ont déménagé en Grèce".

1976, année de sa naissance dans le Sud Liban, est aussi celle du début de la guerre civile. Ses parents quittent le pays et n’y reviendront que dans les années 90. Dans l’intervalle, son père, ingénieur civil, les emmène à Abu Dhabi, en Grèce et au Koweït. En 1997, Yasmine Hamdan fait ses premiers pas en musique en formant avec Zeid Hamdan (une homonymie toute fortuite) Soapkills. Le duo trip-hop se voit qualifier d’underground "parce qu’à l’époque, on surgissait de nulle part". Depuis, elle trace sa route en électron libre.

Un groove de chameau

Pour la conception et réalisation de son 3e opus, "Al Jamilat", elle a voulu "poursuivre des idées qu’(elle) avait en tête. Prête à recevoir des propositions, à rester flexible tout en gardant le cap". Après avoir, notamment, travaillé sur "Ya Nass" avec Marc Collin (Nouvelle Vague), sur "Arabology" avec Mirwais (ex-Taxi Girl), Yasmine Hamdan est cette fois allée enregistrer dans le studio de Steve Shelley (Sonic Youth) à Hoboken (New York) puis aux côtés de Luke Smith (Depeche Mode) et Leo Abrahams (Brian Eno) à Londres. Rien moins.

Les différents reliefs de son album, elle a voulu qu’ils émergent d’abord musicalement. "Il y a des chansons qui sont plus désertiques, plus poussiéreuses, dans les jaunes. Il y en a d’autres où c’est le matin. Il y en a où c’est vraiment plus sombre." Elle dépeint couleurs, paysages, rythmes, en les situant géographiquement. "Je suis folle des grooves koweïtiens. Ils sont uniques. Tu sens que la personne qui joue la percussion a chaud. Qu’elle a sué et qu’en même temps, elle rattrape le 1 quand elle met l’accent sur le 4. C’est un groove de chameau, de dunes, du désert."

Dingue des vieilles musiques arabes

Il y a des noms derrière ces reliefs musicaux. Le multi-instrumentiste Sahzad Ismaily (Lou Reed), la violoniste canadienne Magali Charron. Son ami Cesar Urbina, qui a programmé la fameuse base dérivée d’une rythmique koweïtienne, très présente sur "Ta3ala". Passionnée, Yasmine Hamdan rend passionnante sa connaissance des instruments. "J’adore les violons arabes des années 20, 30, 40. Je suis obsédée par cela parce que ce sont des violons qui sont très chinois, très indiens. En même temps, les frontières sont un peu brouillées." Où trouve-t-elle toutes ces références ? "J’écoute beaucoup de musique et je collectionne pas mal de vieilles musiques arabes. Quand je suis arrivée à Paris, j’avais 80 kg de cassettes." Et même si les bandes se détériorent, elle les gardera toute sa vie.

En concert aux Nuits Botanique en première partie de Bachar Mar-Khalifé, le 13 mai au Cirque royal. www.botanique.be

"En tant qu’artiste, je me dois de défier l’exclusivité identitaire"

Yasmine Hamdan est libanaise. Née dans un pays qui fut longtemps montré comme exemple de tolérance, où de nombreuses communautés vivaient en parfaite harmonie. Si la chanteuse, qui est mariée au réalisateur palestinien Elia Suleiman, se produit dans des pays arabes, elle ne se censure pas, se présente sur scène en mini-jupe - avec des collants noirs opaques, s’il le faut - et des tee-shirts crop tops qui laissent apparaître le ventre.

Votre répertoire comporte des chansons à double sens. Y a-t-il des morceaux qu’il vaut mieux que vous n’interprétiez pas dans certains pays du Moyen-Orient ?

Je ne me censure pas. Ce sont les chansons les plus érotiques, politiques ou drôles, qui sont les plus plébiscitées. A l’époque de Soapkills, on avait un morceau qui s’appelait "Leh Zaalen" ("Enta Fen", 2005). A un moment, je m’adresse à un homme et je lui dis : "Tu n’es pas un homme", avec une référence au machisme. Ça ne passait pas trop. Pas forcément au Liban, mais dans certains autres pays arabes.

Comment cernez-vous le niveau de tolérance d’un pays arabe à l’autre ?

Dans certains pays, vous arrivez et pensez que vous allez être dans un environnement pas très accueillant et en fait, c’est tout à fait l’inverse. L’Egypte, c’est un des pays où il y a le plus de harcèlements pour les femmes. C’est insupportable d’y marcher dans la rue. En même temps, dans ce pays, les gens deviennent dingues sur des morceaux qui sont un peu érotiques, un peu drôles, qui critiquent ça justement. Comme si les gens étaient attirés par la contradiction.

Le mouvement, la circulation sont des choses qui vous hantent depuis toujours, vous qui revendiquez ne pas être une, avoir plusieurs identités qui partent de plusieurs endroits.

Les gens ont un côté exclusivité et territoriale et identitaire et confessionnelle. En tant qu’artiste, je me dois de défier cela. Je ne me retrouve pas du tout dans ce monde-là. Idéologiquement, je suis contre. Toute ma vie, j’ai souffert de certaines frontières qu’on m’a imposées ou qu’on a voulu m’imposer.

A une époque, le Liban était un havre où toutes les communautés vivaient en harmonie. Maintenant, il y a un repli identitaire…

L’histoire a prouvé que quand c’était pluriel, par exemple au Moyen-Orient, avec les chrétiens, les musulmans, les juifs, les Arméniens, les Kurdes… quand tout le monde vivait ensemble, on avait une richesse culturelle, à tous les niveaux artistiques, qui était incroyable. Et on voit aujourd’hui le dessèchement. Les gens perdent leurs repères. A la télé, on est bombardé de produits de consommation. On vit dans des sociétés où on est, sans arrêt, incité à consommer, et à travailler bien sûr puisqu’il faut qu’on puisse se permettre de consommer. Ça va très vite et c’est très difficile de prendre le temps de réfléchir, de se poser. Au lieu de contempler, de méditer et de réfléchir les choses, on est dans l’action.

Grâce à la religion ?

Même la religion, ils nous la prennent comme si c’était un devoir. La foi n’est pas scolaire, on ne l’apprend pas. C’est un lien qu’on crée avec le monde, avec l’univers, certaines personnes peuvent dire avec dieu.

Comment interprétez-vous le repli identitaire…

Ce repli, c’est aussi l’écho, ou le résultat, ou la conséquence d’un monde qui est en perte de certaines valeurs. Il y a une confusion. Un monde extrêmement capitaliste, néolibéral, extrêmement cruel.

En phase terminale ?

Je ne sais pas quand le nouveau va naître. Quand j’étais au Liban, je voyais les problèmes, la corruption, mais aussi la bonne énergie. J’ai l’impression que tout est devenu à l’image du Liban. On était à l’avant-garde, les choses arrivant chez nous un peu plus tôt. Il faudrait qu’on soit à la fin d’un cycle et on n’y est pas encore, on est juste avant, je pense.

Eclairage

"Al Jamilat"

Titre de l’album. "‘Al Jamilat’ (Les magnifiques) ce sont les imparfaites, nous explique Yasmine Hamdan. Celles qui assument leurs contradictions. Pour moi, c’est ça aussi la beauté. Parce qu’on est tous très contradictoires, imparfaits. Ce qui est intéressant, c’est ce qu’on en fait. C’est également un poème magnifique de Mahmoud Darwich. L’époque par laquelle on passe faisait que j’avais besoin d’un stimulant. Ce poème le fut. Et puis j’avais envie de complimenter les femmes (rires). Je suis fascinée par ce qu’elles dégagent. Nous les femmes, on vit autrement notre place sociale."