Musique / Festivals Au festival Rossini, une lecture moderne du très rare "Siège de Corinthe".  

Pendant longtemps, on faisait le voyage de Pesaro pour le seul plaisir de la musique de Rossini. Dans cette petite cité côtière au sud de Rimini se tient depuis 38 ans le plus passionnant et le plus exigeant des festivals consacrés à l’enfant du pays - le compositeur est né ici en 1792 -, mais l’accent était surtout porté sur les voix et la recherche musicologique, et le théâtre restait souvent en rade. Ces dernières années, les choses ont peu à peu changé avec les Michieletto, Livermore et autres représentants d’une nouvelle génération de metteurs en scène d’opéra italiens.

Confirmation cet été : à côté de reprises de spectacles plus traditionnels (" Torvaldo e Dorliska" par Martone, "La Pietra del paragone" par Pizzi), c’est au très inventif collectif catalan La Fura dels Baus qu’est confié le spectacle d’ouverture, "Le Siège de Corinthe", premier grand opéra de Rossini donné à Paris en 1826, mais en réalité une adaptation renforcée de son "Maometto II" créé à Naples six ans plus tôt. Inspiré d’un texte de Byron, le livret illustre le conflit traditionnel entre amour et patriotisme : Pamyra, fille de Cléomène, chef de l’armée de Corinthe, doit-elle respecter son serment d’amour envers le bel inconnu Almanzor ou satisfaire aux vœux de son père et épouser le Corinthien Néoclès ? On est prêt à parier sur le triomphe de l’amour sincère de la belle, sauf que Almanzor se révèle être en fait le Sultan Mahomet II, venu avec ses Ottomans conquérir Corinthe par les armes. Il a beau proposer à la belle la vie sauve et la paix pour tous les Corinthiens si elle l’épouse comme prévu : Pamyra choisira in extremis Néoclès, et le suivra dans la mort pour le plus grand soulagement de son père.

Un décor bidon

Carlus Padrissa, tête agissante ici de La Fura dels Baus, a choisi de faire de cette guerre une guerre moderne, celle pour la possession de l’eau. Pourquoi pas ? Sauf que l’option, pour être rafraîchissante, n’est ici que contexte : le décor est constitué d’empilements de bidons d’eau en plastique de 25 litres, les choristes les portent et s’en arrosent en début de soirée et la possession de l’un d’entre eux est le sujet de l’essentiel des ballets du deuxième acte (le reste du ballet servira juste de support à la projection sur écran du texte de Byron).

Mais pour le reste, rien ne crée du sens : parce que le livret, purement limité au conflit de valeurs de l’héroïne, n’est pas en résonance, et parce que le metteur en scène finit par devoir faire diversion en multipliant éclairages flashy, peintures contemporaines, balancements d’encens et même un grand montage floral desséché (manque d’eau, sans doute) pour occuper visuellement trois heures de musique où la direction d’acteurs reste assez rudimentaire.

Restent de bons, voire très bons chanteurs à qui il manque parfois seulement quelques rudiments de prosodie française (le livret est dans la langue de Voltaire) : la brillante Nino Machaidze en Pamyra (si l’on s’accommode d’une articulation pâteuse et approximative), le formidable Sergei Romanovsky en Néoclès ou le puissant Luca Pisaroni en Mahomet.

Double nouveauté enfin dans la fosse. L’Orchestre du Comunale de Bologne, longtemps formation attitrée du festival, a été remplacée par le Symphonique national de la Rai (tout aussi excellent), et le chef Roberto Abbado, le bras droit cassé et en écharpe, prouve que l’on peut se contenter du gauche pour diriger un orchestre avec toute la vivacité requise par Rossini et avec la richesse des détails qu’offre ici l’orchestration.

Pesaro, Adriatic Arena, jusqu’au 19 août; www.rossinioperafestival.it. Pour 2018, le festival annonce "Ricciardo e Zoraide", "Adina" et "Le Barbier de Séville".