Où sont passés les tubes de l'été?

Marie-Anne Georges Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Naguère, l’été était une période propice à l’éclosion d’un tube. Après un rapide coup de sonde auprès de notre entourage professionnel, il semblerait que cette année, aucun n’est sorti du lot. Il faut dire que depuis l’avénement d’Internet et du téléchargement, ce "morceau creux, facile" selon Boris Vian qui inventa le terme en 1958, n’emprunte plus les mêmes circuits de diffusion. C’est "à cause" ou "grâce" au DJ français David Guetta et aux Américains Black Eyed Peas et leur inénarrable tube "I gotta a feeling" qu’Emmanuel Poncet, rédacteur en chef adjoint du magazine lifestyle GQ, s’est attelé à la rédaction d’"Eloge des tubes, de Maurice Ravel à David Guetta". Il faut dire que l’homme en connaît un brin sur le sujet, lui qui a sévi comme chroniqueur musical, dans les années 2000, à "Libération", où il tenait une rubrique intitulée "Tubes à l’essai". Il y captait l’"air du temps" en parlant de hits, morceaux, tubes, ritournelles marchandes, a priori assez éloignés de ses goûts personnels. Dans son essai, il décrit le tube comme un "hymne intime international, inextinguible" et, dès l’introduction, résume son rapport à "I gotta a feeling" ainsi : "Il me somme, il m’assomme. Il me passionne et m’insupporte à la fois. En un mot, je l’haime, dirait un psy lacanien".

En une douzaine de chapitres et plus de 200 exemples, le journaliste a réalisé un joli travail d’investigation, études scientifiques à l’appui. Ainsi notre cortex primaire serait le véritable IPod de notre cerveau. Une zone cérébrale plus ou moins dormante qui réagirait aux stimuli sonores et serait capable de continuer la ritournelle si cette dernière venait à s’interrompre brutalement, pour autant qu’on en connaisse le morceau. Tel est le résultat d’une étude menée sur des cobayes (!) au Dartmouth College dans le New Hampshire.

Tout cela remonterait à l’enfance, voire au-delà. Rien moins qu’à notre séjour dans le ventre de notre mère - citant Bruno de Stabenrath, qui s’exclame, dans son livre sur les grands tubes de l’histoire, "Ma première boîte de nuit ? Le ventre de ma mère". Mais pour M. Poncet, la clé de la mécanique des tubes, qu’il développe dans le chapitre éponyme, serait le "hook", qu’il qualifie, en utilisant un beau jeu de mot, d’"âme-son", celui qui vous happe, vous attrape, vous emprisonne par ses quelques notes. "Un riff de guitare, un refrain/formule chanté, une phrase de synthétiseur, un beat de batterie ou de boîte à rythme, une ligne de basse, [ ] et le plus souvent la combinaison de plusieurs de ces éléments."

M. Poncet a eu la bonne idée d’assortir son livre d’une playlist, du nom de son livre, disponible sur les sites d’écoute en streaming, Spotify et Deezer. Autre attention opportune, une liste des chansons et albums cités. Que l’on partage avec une émulation non feinte, avec des férus de musique, voire avec l’auteur lui-même, ce dont l’intéressé se réjouit. Où se trouve donc LE riff de ces 20 dernières années, à savoir le fameux "mi-mi-sol-mi-ré-do-si", intro de "Seven Nation Army" des White Stripes, popularisé par les supporters de clubs de foot et repris, à travers le monde, en rappel, lors de concerts et festivals. "Ah oui, ça c’est très vrai ! Vous savez pourquoi ? Mon éditeur n’a pas arrêté de me dire pendant toute la rédaction du livre : Mets "Seven Nation Army". Je voulais parler de choses qui m’inspiraient. Je dois avouer que je suis totalement passé à côté de "Seven Nation Army". Et si l’auteur avoue de ne pas trop aimer ce morceau, il semble en connaître un brin sur sa genèse que les lecteurs de son essai auraient certainement apprécié de lire. "J’aime pas trop ce morceau, mais je suis fasciné, c’est vrai, par le destin viral de ce riff créé en 2003, à la faveur d’une tournée en Australie des White Stripes. Jack White à la gratte, un roadie passe qui lui dit : "Tu dois garder ce riff". Ce que fait Jack White. L’on sait depuis lors ce qu’il en est advenu."

De son côté, M. Poncet pointe un autre manque, "Hôtel California" des Eagles. "Un morceau qui mériterait un livre en soi. De nouveau, j’ai fait un refus d’obstacle. Voilà un morceau qui pourrait faire l’objet d’un livre entier de 500 pages."

C’est que le sujet ne manque pas de ressources. Peut-on fabriquer un tube ? Si oui, cela se saurait. Dans le chapitre intitulé "La mécanique des tubes", l’érudit essayiste, qui a compulsé nombre d’archives, constate d’emblée que "personne n’a véritablement craqué l’algorithme ultime, le "e = mc2 du tube." Rencontré récemment, Jacques Duvall, auteur des tubes "Banana Split" et "Les brunes ne comptent pas pour des prunes" nous donnait sa propre définition du tube. "Une séquence de notes qui ne sont pas nécessairement issues du refrain, dont dépend le nombre de fois qu’on l’entend, où intervient la chance, l’esprit du moment et aussi un deal entre les maisons de disques et les radios."

En épilogue, Big Brother pointe le bout de son nez par l’intermédiaire de l’application Shazam. Honni par les uns, adoré par d’autres, ce logiciel de reconnaissance sonore permet, en quelques secondes, d’identifier n’importe quel morceau de musique à partir d’un smartphone. M. Poncet nous rassure : "Shazam se plante aussi. Je lui ai fait faire une recherche pour un morceau d’electro assez pointu et il m’a annoncé quelque chose de tout à fait faux. Il reste donc encore une petite cavité secrète qui échappe à Shazam et qui nous laisse dans le mystère". L’honneur est sauf, la technologie ne peut tout.

"Eloge des tubes, de Maurice Ravel à David Guetta", NiL, 232 pp., env. 18,50 €.

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