Musique / Festivals

ENTRETIEN

Bien enveloppée dans son survêtement de cycliste bleu électrique à fermeture Eclair authentiquement trouvé aux Puces - le chic parisien -, Jeanne Balibar est là pour parler non pas cinéma ni théâtre, mais essentiellement chanson. Pour cette Parisienne née le 13 avril 1968, fille du philosophe Etienne Balibar, professeur à l'Université Paris X à Nanterre, l'aventure musicale commence relativement tard, mais fort: «Paramour», l'album en question, est fait tout de classe et d'inventivité. Avec le soutien non négligeable de Rodolphe Burger, velvétien en diable, la voix balibarienne s'échappe en volutes à la Nico, mais pas seulement, car ce disque est surtout habité par une Jeanne dont la personnalité marque tout ce qu'elle touche. Et dire qu'elle a toujours eu envie de chanter...

Qu'est-ce qui vous a mis le pied à l'étrier de la chanson?

J'ai entretenu un rapport intime, fort et identificationnel avec la musique avant le théâtre et le cinéma. C'est presque de cette passion qu'est venue mon envie de faire actrice. Même si j'ai beaucoup été au cinéma et au théâtre, j'ai plus aimé, plus écouté de la musique toute seule et de façon passionnée durant l'enfance et l'adolescence. J'avais un rapport très fort avec les chanteuses que j'écoutais, et je pense que c'est beaucoup par là que j'ai appris à jouer la comédie. La chanson est presque antérieure comme fantasme, comme imaginaire, comme culture.

Dans quel genre de musique baigniez-vous?

Tout. Très jeune, une espèce de paysage passait par Callas, Patti Smith et Janis Joplin, par Marilyn et Marlène, par Piaf, Barbara et Jeanne Moreau, et par les Platters et Billie Holiday. C'est une espèce de panthéon de l'enfance qui s'est constitué très tôt et a perduré. Même si je n'écoute plus beaucoup certains artistes, je les ai tellement écoutés... J'ai par exemple du mal à écouter Barbara maintenant, mais je connais tellement tout par coeur... C'est associé à tant de crises de larmes...

Votre arrivée dans la musique ne résulte pas d'une insatisfaction par rapport au métier d'actrice?

Non, parce que le métier d'actrice est merveilleux. On me propose de belles choses, je travaille avec des gens que j'aime et qui m'intéressent; il faudrait être totalement gonflée pour ne pas être satisfaite, quand même.

Comment envisagiez-vous de travailler la chanson?

Je m'extasie tous les jours de faire des choses, un métier -oui, c'est un métier-, mais des choses dans lesquelles j'ai l'impression d'avoir encore beaucoup à explorer. Avec des gens avec lesquels j'ai envie de travailler, car je crois beaucoup au collectif. Certains ont peut-être un rapport très solitaire à leur art, au fait de jouer. Des chanteurs, ça m'étonnerait qu'il y en ait beaucoup. Moi, dans la musique, j'aime le fait qu'on joue tous en même temps, et, au théâtre ou au cinéma, je ne conçois pas du tout les choses autrement que du travail collectif. Le star system ne me plaît pas beaucoup, pas pour des raisons morales, mais parce que ce n'est pas de ça que je tire mon plaisir. Et la musique, c'est génial pour ça: non seulement on se répond, mais on joue tous ensemble. Au théâtre, au cinéma, on est ensemble, on sent un truc ensemble, mais il n'y a pas de polyphonie réelle.

Vous avez aussi saisi l'occasion de vous lancer dans l'écriture, et en anglais.

C'était une pudeur et aussi une culture. J'écoute beaucoup de choses en anglais, donc, quand je pense chanson, j'imagine en anglais. Des textes sont parfois partis de bribes de chanson anglo-saxonne. Je n'avais jamais pensé que cela pouvait être possible, cela s'est trouvé comme ça, par hasard.

Travailler avec le réalisateur d'un disque ou avec un metteur en scène, est-ce très différent?

Comme chanteuse, on intervient beaucoup plus que comme actrice. Cela m'a beaucoup surprise. Mille fois plus qu'au théâtre. Je me suis rendu compte qu'ils attendaient des choses que je n'imaginais pas que l'on puisse attendre de moi, avec mon expérience d'actrice. Comme chanteuse, il faut donner son avis sur tout, alors que, comme actrice, au théâtre comme au cinéma, il ne faut donner son avis sur rien. Si on le fait, c'est très mauvais signe; cela veut dire qu'on est en train de faire autre chose que de travailler profondément. Une actrice qui donne son avis, moi, à mon avis, il ne faut pas l'engager. En chanson, tous les musiciens attendent cela de vous, parce que c'est votre chanson, votre voix: si je reprenais cette phrase-là, là on entend trop les guitares... Il faut donner son avis tout le temps sur tout.

Y a-t-il plus de liberté en musique qu'ailleurs?

Pareil. On a la liberté qu'on prend. L'art, c'est l'endroit où personne ne peut vous prendre votre liberté, personne. On peut vous la confisquer dans la vie d'artiste, la vie quotidienne, vous obliger à faire de la promo, pour de bonnes raisons d'ailleurs, parce qu'il faut que les choses soient viables économiquement. On peut vous imposer des rythmes infernaux, mais au moment où l'on joue ou on chante, personne ne peut vous imposer quoi que ce soit. Depuis que j'ai trouvé ça, moi, je ne le lâche plus. Et en plus, on l'éprouve, physiquement. Mais je vous dis des bêtises là, non?

Album «Paramour», Jeanne Balibar, Dernière Bande/Bang.

En concert le 20 octobre au Botanique à Bruxelles. Charline Rose en première partie. Tel : 02.218.37.32;

Webhttp://www.botanique.be

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