Musique / Festivals

Claude Ledoux a le vent en poupe : à quelques jours de la création de son quatuor par les Danel, au conservatoire de Bruxelles (18 mars, Bozar), la cathédrale Saint-Michel a accueilli la création de sa "Passio secundum Lucam" - commande d'Alain Arnould, aumônier des artistes - devant une audience nombreuse et concernée (semblant directement héritée du 10 pc Messiaen suivi le week-end dernier).

L'oeuvre est d'envergure, écrite pour choeur mixte, soprano solo, orgue et bande électro-acoustique; c'est à la bande-son que le compositeur confie l'Exordium, puissamment spatialisé et découvrant peu à peu le mystère des textes (en grec et en français), et le (dernier) soupir final, très concret, succédant à la phrase propre au texte de Luc : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit". Entre les deux, l'électro-acoustique prendra différentes formes et fonctions, tantôt en avant-plan, tantôt en décor sonore, avec des résultats inégaux mais parfois très prégnants.

Le texte "perceptible" - donné essentiellement en français, dans une traduction alternative, proche et expressive - est réparti entre la soprano et le choeur, avec une nette volonté de laisser les phrases ou les mots-clefs éclater (dans de brusques pics vers l'aigu, proches du cri) ou mourir (par un glissando descendant de la ligne vocale) dans un environnement de silence. La jeune soprano Aurélie Franck (25 ans !) est non seulement d'une sûreté d'intonation remarquable, mais sa voix est belle, chaleureuse, bien conduite, jusque dans le suraigu. Il n'empêche : la prosodie de Ledoux est ingrate et peu naturelle, interdite de lyrisme voire datée. La même réserve vaut pour la partie d'orgue, confiée à Xavier Deprez, dont l'interlude solo, par exemple, accuse, surtout au début, le même académisme. Le constat est d'autant plus étonnant que le traitement des choeurs - placés sous la direction de Kurt Bikkembergs - est beaucoup plus imaginatif, plus libre, avec des passages visionnaires, tels le reniement de saint Pierre (scène V), ou le retour chez Ponce Pilate (scène IX), l'épisode le plus long et le plus dense de cette passion, sans doute aussi le plus réussi. Cette richesse d'invention comporte pourtant un revers : la partie des choeurs est horriblement difficile et, en dépit du niveau de la Capella Sanctorum Michaelis et Gudulae et de la Capella di Voce, on en resta, jeudi, à une mise en place laborieuse et plus ou moins réussie (certains se sont perdus...), chanteurs accrochés à leur diapason, un oeil rivé à la partition, l'autre au chef, ne disposant, forcément, d'aucune marge pour une quelconque "interprétation" (on espère que la représentation liégeoise bénéficiera du rodage bruxellois).

Deux voies d'inspiration

Enfin, il nous a semblé que l'inspiration même du compositeur varie de nature au cours de cette oeuvre, tantôt guidée par la force originelle du texte, tantôt cherchant à imposer un ordre musical indépendant. La première veine - dont héritent prioritairement les choeurs - révèle une écriture foisonnante, sensible, libre de puiser là où la lettre rejoint l'esprit. On rêve à ce que pourrait donner cette veine appliquée à l'ensemble de la "Passio secundum Lucam".

A Liège, Cathédrale Saint-Paul, le samedi 15 mars à 20h - 04.223.20.55.