Musique / Festivals Disques, livres, concerts et Grandes Conférences catholiques : le chef gantois est à la fête pour ses 70 ans.  

Comme l’amour, le talent n’a pas d’âge. Et la musique, comme on sait, échappe au temps. Il n’empêche, Philippe Herreweghe fêtera le 2 mai ses 70 ans et son entourage ne lui a pas laissé le choix : dès le 27 avril, à Anvers, un festival inédit prendra cours, pour se poursuivre dans les principales villes de Flandre, à Bruxelles et en Italie. Un festival paradoxalement conçu et dirigé par celui que l’on fête, à l’exception notoire du concert donné le 2 mai au Bozar, offert au chef gantois par ses proches. Nous l’avons rencontré à Anvers, entre deux répétitions avec l’un de ses orchestres attitrés, l’ex "deFilharmonie", devenu l’Antwerp Symphony Orchestra. Un entretien où l’humour le disputait à la dérobade.

Atteindre 70 ans, pour un chef d’orchestre, c’est accéder enfin à la maturité ?

Il semble que dans quelques décennies, l’âge moyen des hommes sera de 130 ans, si je m’y reporte, je suis donc l’adolescent du futur… Sans compter la longévité légendaire à laquelle peuvent prétendre les chefs d’orchestre : ils sont à l’action, ne s’ennuient jamais, pratiquent une gestique plutôt sportive mais symétrique (un peu trop, en ce qui me concerne…) et non traumatisante. Pour ma part, je me sens aussi de plus en plus détendu au fur et à mesure de mon expérience et, heureux privilège pour moi qui n’ai pas eu d’enfant, je suis en contact constant avec les jeunes (je ne parle pas de mes amis du Collegium ou de l’Orchestre des Champs Elysées (rires)…). Alors que je suis un total autodidacte, j’ai acquis assez d’assurance dans le domaine musical (mais pour le reste, comme tout le monde, je suis de plus en plus perdu…) pour arriver à transmettre ma vision personnelle d’une œuvre. Et je dois convenir que cela fonctionne mieux avec Beethoven qu’avec Bach, chez qui l’élément religieux reste obscur.

Vous avez pourtant été longtemps identifié à Bach et à son œuvre.

Bach demande une approche particulière, concentrée, exclusive, c’est pourquoi les Bach Académies que nous organisons depuis quelques années fonctionnent mieux à Bruges, qui favorise une unité de temps et de lieu, qu’à Bruxelles, où le concept est plus dispersé. Mais ne pratiquer que Bach, ce serait comme, pour un acteur, ne jouer que Shakespeare. Et encore, Shakespeare embrasse tout, ce qui n’est pas le cas de Bach… Et j’avoue que j’attends aussi la relève des chanteurs, les nouveaux Prégardien - que je cite parmi ces artistes profonds et intelligents qui m’ont eux-mêmes tant apporté -, et je ne les distingue pas encore.

Au cours des prochaines festivités, ni Mahler ni Bruckner ne seront au programme

Disons qu’en ce moment, je me sens plus de compétences ailleurs, notamment chez Beethoven.

Après avoir lu votre "Conversation avec Camille De Rijck", où vous confirmez une exigence intellectuelle infinie, peut-on vous demander si la musique vous atteint aussi par des voies sensuelles ? Ou n’est-elle que métaphysique ?

Je lis en ce moment un essai de Michel Houellebecq sur Schopenhauer, où cette question est abordée (silence). Mais c’est un peu complexe. Non, ce qui compte, finalement, c’est le "style", c’est-à-dire la "qualité de facture" proposée par un compositeur qui a quelque chose à dire sur le monde. Notre monde intérieur a toujours été façonné par des individus et non par des communautés. Le regard pénétrant et individuel d’un artiste, voilà ce qui m’intéresse. Et, du côté des compositeurs, seuls m’attirent les pionniers, ceux qui, par leur musique, approfondissent la compréhension du monde. Avoir du style et avoir quelque chose à dire, c’est la même chose. L’art offre un accès à la réalité, et le sujet, au fond, est indifférent. Les Valses de Strauss ou les opérettes d’Offenbach sont fantastiques, et bien plus intéressantes que les Passions de Telemann ou les oratorios de CPE Bach. Quant à la sensualité, ou au plaisir, je crois que l’Art de la Fugue de Bach - un sommet - n’était pas vraiment destiné à être joué mais plutôt à donner de l’émotion intellectuelle à ceux qui en faisaient la lecture.

Et les voluptueuses dissonances de Gesualdo, c’est aussi pour la lecture ?

Oui, si c’était Stravinski qui les lisait…

Et les couleurs de Debussy ?

En effet, là, la forme rejoint le fond, Debussy fait de l’usage des couleurs un style nouveau.

Et le rythme ? Chez Ligeti par exemple ?

Disons que chez lui, le rythme est le mariage - réussi - de l’intellect et de l’instinct. (Avec un sourire :) Ce sont les esprits forts qui créent le regard sur le monde.

Philippe Herreweghe sera aux Grandes Conférences catholiques le 9 mai, à 20h. Il donnera une répétition commentée de la Messe en si de Bach, bwv232. Infos : www.grandesconferences.be


Une "conversation" à lire et à écouter

Livre. Outre le festival "Philippe Herreweghe 70" consacré aux esprits forts déjà évoqués - citons Monteverdi, Bach, Mozart et Beethoven, Brewaeys, Berlioz, ainsi que Debussy, Schubert et Dvorak (ces derniers lors du festival des Crete, en Italie) - l’anniversaire du chef gantois a suscité la publication d’un ouvrage associant une compilation de 5 disques et une "Conversation avec Camille De Rijck" (Outhere). Pour les fans de cet homme de radio, la découverte est double : Camille De Rijck écrit au moins aussi bien qu’il parle; et dans ce cas précis, il parvient à obtenir de son interlocuteur ce que peu (voire personne) n’avait jusqu’ici obtenu. Car, comme l’auteur le mentionne dans son avant-propos : "Au cours de ces dix heures d’entretien, il n’y eut que neuf ou dix questions, le reste étant la manifestation de torrents de pensée, sous forme de formidables jaillissements." Le résultat est dense, captivant, traversé de fulgurances jouissives et pourtant un peu noires, comme si l’approche du but engendrait de nouvelles opacités.