Musique / Festivals

Philippe Manœuvre, grand professeur du rock français, déterre 111 disques oubliés de sa collection. Après un quart de siècle à la tête du magazine “Rock&Folk”, l’homme lançait en avril dernier Radio Perfecto. Triple occasion rêvée de faire avec lui le bilan d’une scène rock à l’arrêt.

C’est le Grand Schtroumpf des guitares dans l’Hexagone, le Père Castor des histoires rock françaises et internationales… A 63 ans, Philippe Manœuvre est jeune papa et récent retraité de son poste de rédacteur en chef de “Rock&Folk”, après vingt-quatre années de bons et loyaux services. L’homme en a profité pour trier ses disques, lancer juste avant l’été une webradio dédiée au “classic rock”, et compiler 111 trésors méconnus de sa discothèque dans un livre. On y croise les grands architectes (Terry Manning, Ry Cooder, Dr. John…), des groupes d’Indiens, de bikers, des kamikazes japonais, des forcenés à trois guitares, des malades de la sur-amplification, un bluesman à six doigts ou un album doo wop de Zappa… Mais tout cela flaire le passé, même glorieux. Alors, l’âme du rock est-elle sur le point de se rendre ?

En quittant votre poste à la tête de “Rock&Folk”, vous vous réjouissiez de pouvoir enfin trier vos disques... C'est fait?

J'ai été obligé de le faire même, parce que j'ai été expulsé de mon appartement par la Ville de Paris qui en a fait un logement social. J'ai donc du emballer tous mes disques, mes journaux et mes livres… Il y en avait pour quatre tonnes au total, que je suis parti classer à la campagne.

Vous comptiez aussi prendre le temps de penser le rock autrement.

C’est ce que j’ai fait, en n’étant plus à la tête d’une équipe de rockeurs. Là je suis tout seul, et ça faisait trente ans que je ne l’avais pas été. Forcément, ça donne du temps pour réfléchir, j’ai pas mal cogité sur la musique… Penser à ce qu’on veut en faire, savoir quelles chansons, quels albums et quels artistes on voudrait garder […] Le constat n’est pas ‘d’urgence’, mais il est celui-là : aujourd’hui le rock est un monde de rééditions. Leur volume a dépassé celui des nouveautés depuis deux ans et ne cesse d’augmenter. Et on réédite toujours les mêmes trucs.

Par confort, paresse ? Parce que les gens ne font confiance qu’aux valeurs sûres ?

On a créé une douzaine de valeurs sûres : les Doors, Led Zeppelin, Pink Floyd, les Who, les Stones, les Beatles… Auxquels sont venus se greffer les punks de Sex Pistols et des Ramones… Ça ne va pas plus loin. C’est ce qui m’a fatigué à “Rock&Folk” vers la fin, quand nous recevions certains classiques pour la troisième fois. Le disque “Second Edition” de PiL par exemple, dans cette boîte en fer… C’est moi qui en avais traité quand il est sorti en 1979. Puis, c’est revenu au début des années 2000, j’y retourne et j’explique à nouveau pourquoi c’était le meilleur album de tous les temps… Arrivent 2017 et une nouvelle réédition à la rédaction, et là je me dis : qu’est-ce qui se passe ?

Pourtant jadis le rock effervescait...

Le rock, c'était un foisonnement culturel, un big bang, un âge d'or de créativité dans tous les pays du monde… Aujourd'hui, on commence à comprendre, à mesurer l'ampleur de tout ce qu'on n'a pas vu, qu'on n'a pas eu le temps d'écouter. C'est une histoire qui s'est taillée à la serpe, avec les formations qui pouvaient tourner, les managers malins ou ceux qui l'étaient moins. En trois ans tout était plié et défini pour la suite. Avec ce livre, j'essaie de dire 'attendez, on a oublié des trucs'…

Donc rien de neuf sous le soleil rock ?

Il n’y a plus aucune créativité du côté des sorties. J’ai connu une époque où arrivaient vingt-cinq disques par semaine, et des albums de haut niveau. La source s’est tarie. Désormais, le rock n’est plus du tout le fer de lance de la scène musicale mondiale. Maintenant c’est le hip hop qui est en “pole”, avec un peu plus de 30% de parts de marché. La pop n’est pas loin derrière, grâce à des gens comme Justin Timberlake ou Lady Gaga qui sont balèzes.

Qui sont les derniers rockeurs qui vous ont excité ?

Les Arctic Monkeys par exemple… qui ne sont plus vraiment tout jeunes. Mais c’est le dernier groupe à guitares digne de ce nom qu’on a vu débarquer. Noël Gallagher s’est posé la question : est-ce que les Arctics Monkeys ont fait leur boulot ? Avec Oasis, on les a pris, eux ou Kasabian, comme première partie. Est-ce qu’ils l’ont fait ? Se sont-ils préoccupés de la suite ? Ont-ils aidé les jeunes groupes ? Ou est-ce qu’il n’y en a plus ? […]