Musique / Festivals

entrevue

Un soir, au Duc des Lombards, club de jazz de premier ordre et du premier arrondissement de Paris, il croisait le manche avec le guitariste et violoniste Dorado Schmitt lorsque "je vois arriver un jeune blanc-bec très sympa, qui jouait déjà vachement bien. L'amour de cette musique se lisait sur son visage." La musique est celle de Django Reinhardt, autour de laquelle se sont rencontrés Thomas Dutronc, jeune guitariste plein d'ambition artistique, et Pierre Blanchard, l'as du violon qui l'accompagne par monts et par vaux depuis une paire d'années.

Ce que c'est que la vie, tout de même. Au départ, Pierre Blanchard rêvait d'être une rock star. Ça rime, notez bien, mais, comme il dit, "avec le violon, ce n'était pas évident". Dans les années pop psychédéliques, y en a, des groupes à crin-crin, mais ni East of Eden, ni John Dummer Blues Band ("Nine by Nine") n'ont laissé de trace indélébile. Plus durables furent It's a Beautiful Day avec David Laflamme, Jefferson Airplane avec Papa John Creach, et Jerry Goodman, fondateur de Flock.

Biberon jazz-rock

De ce dernier au Mahavishnu Orchestra, il n'y a qu'un pas : tant Goodman que le violoniste français Jean-Luc Ponty ont participé à l'étonnante aventure jazz-rock. "Pour Didier Lockwood et moi, c'était notre biberon." Et Stéphane Grappelli ? "On le respectait instinctivement, mais je n'avais pas envie de m'identifier à ce vieux bonhomme malgré son style élégant et sautillant."

Entre-temps, pour gagner sa croûte, Pierre Blanchard passait "du lyrique au baloche; on jouait aussi dans les restos. C'étaient les années soixante-dix !" Montant à Paris, il retrouve Bernard Lubat, déjà rencontré à Uzeste. Naviguant sans sourciller du jazz à la musique contemporaine et à la chanson, puisqu'il sera longtemps compagnon de route de Claude Nougaro, Lubat, étonnant multi-instrumentiste, monte un big band, dans lequel s'intègre le violoniste. Pour compléter, Blanchard fait pas mal de studio en tout genre, notamment avec le groupe de rock'n'roll rétro les Forbans. C'est aussi la fin de la période disco, et l'on engage encore pas mal de violons.

Le pied à l'étrier, pour Pierre Blanchard, c'est le big band du pianiste français Martial Solal, durant cinq ans à partir de 1981. Un soir, alors qu'ils se produisent au Musée d'art moderne de Paris, Solal met la pression : "Tu sais, ce soir, t'as intérêt à bien jouer parce qu'il y a Stéphane Grappelli dans la salle. C'est la première fois qu'il vient nous voir." A la pause, le violoniste de Django passe saluer celui de Solal; entre les deux, le courant passe immédiatement.

A demi-mot pour ne rien dire

Comme, bien plus tard, avec Thomas Dutronc : "On est du même signe tous les deux, on a les mêmes influences, la même vision. On se comprend à demi-mot et on parle beaucoup pour ne rien dire, sauf en musique bien sûr !" Pour suivre Thomas et sa petite bande, sur un rythme de plus en plus trépidant avec le succès venant, Pierre a dû mettre en veilleuse ses activités d'enseignant, de compositeur, d'orchestrateur notamment pour le combo de cordes "Artcollectiv'", mais il ne le regrette pas : "Depuis mes années chez Solal, je ne jouais quasi plus en France. Ce n'est pas ma motivation principale car, toujours, le projet artistique a primé, mais, pour être honnête, Thomas est une vitrine extraordinaire. Avec lui, les gens me redécouvrent et ça me fait un plaisir fou."

Un plaisir qui ne serait pas ce qu'il est sans la personnalité du chef de la troupe, "authentique et aimable dans tous les sens du terme. Dans ce métier, la classe sous-entend ça : humilité et gentillesse". Sur la tournée règne une bonne ambiance, qui prend "de manière générale une allure assez grivoise." Ben voyons, tel père... Cela étant, Bertrand Papy, guitare, Jérôme Ciosi, basse, Stéphane Chandelier, batterie, et Pierre Blanchard ont connu le fils Dutronc-Hardy guitariste, avant qu'il ne chante. Au début, c'était une formation instrumentale. "Par rapport au succès, on ne le voit pas changer. En même temps, il a gardé les exigences qu'il avait quand on l'a rencontré, un certain niveau de vie de par sa famille, son éducation."

Outre le fait de pouvoir s'éclater en solo, et quel solo, le comble du bonheur, pour Pierre Blanchard, est la formule même du spectacle, qui lui permet de jouer dans des festivals tant rock, chanson, jazz que classiques. Alors, oui, certes, "on sera moins bien qu'un orchestre manouche authentique, mais personne ne fera ce mélange mieux que nous." A ce train-là, ça n'est pas prêt de s'arrêter.

A l'Ancienne Belgique, Bruxelles, le 18 octobre, complet comme le 4 novembre à Huy et le 6 à Arlon.

Album "Comme un manouche sans guitare", Universal.