Musique / Festivals

Le musicien s’est éteint le 5 janvier, à la veille de ses 90 ans. D’une exigence radicale, son œuvre de compositeur fut en constante transformation. Penseur brillant et polémique, il fut aussi un bâtisseur. En tant que chef d’orchestre, il laisse une discographie immense et exemplaire. Evocation.

Tout faire sauter

Il avait imposé sa propre légende avant ses 30 ans, à travers le Domaine Musical, plate-forme éclectique de la création musicale de l’époque, créée en 1952, conviant l’avant-garde "auto-proclamée" (Harry Halbreich), les ténors d’opinion et les sympathisants de tous bords autour d’une nouvelle façon de concevoir, d’écrire et d’entendre la musique. Une certaine musique bien sûr, la musique savante, autrefois appelée "classique", débusquée dans ses derniers retranchements par Schoenberg cinquante ans plus tôt et désormais condamnée à se développer selon des formes proprement inouïes, parce qu’indépendantes de l’ordre harmonique.

Ce qui ne sera formulé que par métaphore à cette époque où l’on sortait de la Deuxième Guerre mondiale, est que l’Allemagne étant la patrie, la mère, le terreau, le porte-drapeau de la musique classique occidentale, le passage par la "tabula rasa" était inéluctable. Et pour pouvoir mener cette démarche jusqu’à son point d’expiation, il fallait un génie, un meneur hors-pair, à la fois dépositaire de l’ordre ancien et inventeur d’un certain ordre nouveau et radical. Ce fut Pierre Boulez.

Précoce et surdoué

Né à Montbrison le 26 mars 1925, il prend ses premiers cours de piano à l’âge de 7 ans tout en se distinguant pour son goût des mathématiques. Ce qui lui vaut un bref passage à l’Université de Lyon, avant d’être reçu au Conservatoire de Paris où il étudiera le contrepoint avec Andrée Vaurabourg, et la composition avec René Leibowitz - le théoricien sérialiste - et Olivier Messiaen - le poète de la couleur -, menant entre ces deux derniers une valse hésitation révélatrice et marquée de célèbres ukases.

Les deux premières sonates pour piano (1946 et 1948) et la cantate "Le Soleil des Eaux" révèlent d’emblée une force intellectuelle imposante alliée à une puissance expressive capable d’extase lyrique autant que d’implacable violence. Avec le premier livre des "Structures pour piano" (1951-1952), Boulez réalise une première synthèse des recherches de ses prédécesseurs en adoptant (et en transcendant) un système "sériel total" - hauteur du son, durée, intensité et attaque - qui constituera, le temps nécessaire, un idéal mythique de la musique "contemporaine".

Mais Boulez lui-même prendra immédiatement des libertés avec son propre système avec "Le Marteau sans maître" (1953-1955) pour contralto et six instruments, où il introduit le texte dans le processus à travers trois poèmes de René Char (Mallarmé - "Pli selon pli" - et E. E. Cummings - "Cummings est der Dichter" - seront d’autres poètes élus par le compositeur).

En pétard avec la Terre entière

A la même époque, conscient de se trouver à un tournant historique de la composition, Pierre Boulez s’affirme de plus en plus à travers des écrits, des prises de position et des initiatives (dont la fondation du Domaine Musical, avec Jean-Louis Barrault et Suzanne Tézenas). Il a le contact avec l’intelligentsia parisienne et avec les politiques, il adore la bagarre, et n’hésite pas à pourfendre tout ce qui ne correspond pas à son idéal artistique, tant du côté des politiques - André Malraux et Marcel Landowski en feront les frais - que du côté des musiciens, on sait que Marcel Dutilleux fut sa tête de turc…

A l’analyse, on peut considérer que Boulez fut un des rares "people" de cette musique contemporaine hautaine et coupée du grand public, symbole d’une radicalité dont la fascination n’a jamais cessé de s’exercer. C’est aussi grâce à sa forte personnalité que Boulez, après la dissolution du Domaine musical (1972), put convaincre les autorités françaises de construire l’IRCAM - Institut de recherche et coordination acoustique/musique - nouveau vaisseau amiral de l’ordre nouveau, et surtout la Cité de la musique, ouverte cette fois sur l’ensemble des formes et des langages musicaux, dotée d’outils et de moyens fabuleux, et dirigée de main de maître par Laurent Bayle.

De Wagner à Zappa

Durant ces époques bouillonnantes, tout en poursuivant la composition, les publications et les initiatives institutionnelles, Boulez opère un glissement décisif vers la direction d’orchestre. Et ce n’est pas lui faire injure de souligner que cela tomba bien, pour lui, comme pour le public. Oreille infaillible, vision intérieure, culture immense, malgré une technique de direction acquise sur le tas, il fut un des plus grands chefs de son temps.

Ses premières expériences, il les fera au Domaine musical - tant qu’à faire, autant diriger lui-même les œuvres qu’il veut défendre - avant de se faire inviter dans des festivals internationaux, puis à La Haye et au Concertgebouw d’Amsterdam, de se distinguer à l’opéra, "Wozzeck" de Berg, et bientôt "Parsifal" de Wagner à Bayreuth (1966). A partir de là, il abordera chaque répertoire - y compris Frank Zappa ! - avec la même maîtrise, le même esprit analytique, la même efficacité. Sa battue est toujours restée raide et minimaliste, mais ses orchestres ont tous pris feu. Il fut un grand chef d’opéra, proche de certains metteurs en scène et chorégraphes, dont Patrice Chéreau ("Ring" historique en 1970), Maurice Béjart, Pina Bausch ou Bartabas.

La discographie de Pierre Boulez est vaste, publiée par une demi-douzaine de labels. Elle comprend des pièces symphoniques et des opéras appartenant majoritairement au XXe siècle, mais inclut aussi Beethoven, Bruckner, Mahler, de Falla, Roussel et, bien sûr, celui qui a tant d’égard, le préfigure, Claude Debussy.


De "Notation" à "Notation"

Parmi les nombreuses évocations possibles de la personnalité de Pierre Boulez, nous en retiendrons une, vécue récemment. Elle concerne un concert d’une joie et d’une explosivité qu’on n’aurait jamais associées (sauf pour "...explosante/fixe...", bien entendu…) à notre champion de l’ascèse.

C’était en 2008, lors d’un mini-festival qui lui était consacré : Bozar comble, ambiance de feu. "Aujourd’hui, écrivions-nous, c’est sous un tout autre jour que Boulez continue à imposer sa marque : rayonnant, serein, toujours extraordinairement maître de son art, comme chef et comme compositeur, offrant au passage un relooking saisissant de certaines de ses œuvres, notamment ses fameuses ‘Notations’, douze courtes pièces pour piano composées en 1945, qui nous reviennent, une à une, parées de toute la splendeur de l’orchestre depuis que, à la demande de l’Orchestre de Chicago, leur auteur s’est employé à les ‘recomposer’". Notons que nous avions été à Chicago en 1997 pour assister à la création de l’une de ces orchestrations. Boulez n’ayant pas bouclé le travail, nous avons entendu le 5e Concert de Beethoven à la place…

Mais cette fois, le boulot était terminé : "Les 5 ‘Orchesterstücke’ de Schönberg et le ‘Chant du rossignol’ de Stravinski semblèrent n’avoir d’autre fonction que d’ouvrir une voie royale aux Notations/…/ pour en arriver à la Notation VII, frénétique, lancinante, digne d’un concert rock (et aussi puissant, en termes de décibels), menée par un orchestre visiblement à la fête et, devant l’insistance du public, bissée à la joie générale."

Radicalité colorée

De l’austère "Notation" pour piano de 1945 (le pianiste Pierre-Laurent Aymard s’en est fait le héraut) à la "Notation" bissée (!) de mai 2008, jouée par le London Symphonic, l’homme Pierre Boulez s’est à la fois apaisé et dilaté. C’est grâce à l’orchestre symphonique (naguère tant abhorré) qu’il a doté sa radicalité de couleurs, de lumière, de sensualité. Il n’était plus question alors de cette vérité toujours insaisissable - "plus j’avance dans la connaissance d’une œuvre, plus l’obscurité s’épaissit", nous confiait-il dans une interview au début des années 2000 -, mais, peut-être, de beauté. Et même de plaisir.


Bio express

1925 : Naissance à Montbrison (France).

1942-1945 : Etudes de composition au Conservatoire de Paris, dans la classe d’Olivier Messiaen.

1946-1948 : Deux premières sonates pour piano, et deux cantates : "Visage nuptial" et "Soleil des eaux".

1952 : Fondation du Domaine musical.

1954 : "Le Marteau sans maître".

1950-1960 : Présence intense à Darmstadt.

1957-1990 : "Pli selon pli".

1958-1959 : Résidence à Baden-Baden comme chef d’orchestre.

1963 : "Penser la musique aujourd’hui" (essai).

1969 : Fondation de l’Ircam, à Paris.

1970 : Direction du "Ring" à Bayreuth, mise en scène de Patrice Chéreau.

1985 : "Dialogue de l’ombre double", pour clarinette et dispositif électronique.

1988 : Direction de "Repons" (de Boulez) au Festival d’Avignon.

1991-1993 : "…explosante/fixe…" à la mémoire d’Igor Stravinski.

1995 : Fondation de la Cité de la musique, à Paris.

2005 : "Une page d’éphéméride", pour piano.

2015 : Citoyen d’honneur de la ville de Baden-Baden.

2016 : Décès à Baden-Baden.