Pierre Henry, l'ingénieux du son

dominique simonet Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals envoyé spécial à paris

Dans l'enceinte de la Maison de Radio France, Paris XVIe, une salle splendide, dessinée façon années cinquante, répond au nom évocateur d'Olivier Messiaen. Y avait-il lieu plus approprié pour fêter les 80 ans du compositeur et interprète Pierre Henry (voir LLB du 26 novembre) ? Né le 9 décembre 1927 à Paris, ne s'étant pourtant jamais reposé sur les lauriers de sa "Messe pour le temps présent", le musicien déborde d'activité. On n'en veut pour preuve que le programme de ce concert exceptionnel : à côté d'une oeuvre de l'année 2000, "Phrases de quatuor", deux ont été réalisées cette année, "Utopia" et Trajectoire", cette dernière étant tout bonnement créée, on comprendra pourquoi.

Concert ? Création ? Dans le cadre de la musique acousmatique ou électroacoustique, ces mots prennent un sens particulier : à chaque fois, l'oeuvre a été générée préalablement, Pierre Henry puisant allégrement dans une bibliothèque de sons comptant quelque cinquante mille références. Sur la scène, plus de cent haut-parleurs constituent l'orchestre, ou acousmonium, destiné à la spatialisation des sons. Etienne Bultingaire, ingénieur du son et musicien, suit Pierre Henry depuis dix-sept ans : "Chaque haut-parleur a une couleur sonore. Lors de l'exécution de l'oeuvre sur scène, un son unique peut traverser plusieurs haut-parleurs différents, rendant la musique lisible par plans, arrière-plans, etc. L'attaque peut se trouver ici, le corps du son et sa réverbération ailleurs." C'est tout l'intérêt de cette mise en scène, par rapport à l'oeuvre sur disque.

Les trois compositions présentées dimanche soir sont très différentes. La première, "Phrases de quatuor", se réfère à Franz Schubert, avec lequel Pierre Henry se plaît à dire qu'il a en commun les lunettes cerclées de métal, et John Lennon dans tout ça ? C'est non seulement un quatuor inachevé, mais surtout le magnifique Quintette en ut majeur, opus 163, qui servent de trame à ce paysage sonore tour à tour méditatif et tourmenté. Une grosse cylindrée passe, qui n'est pas le seul trait d'humour allégeant la perception, car il y a quelque chose de poignant, sinon de bouleversant dans ce chaos organisé.

Installé au milieu du public, Pierre Henry tombe la veste rouge. On entre dans le vif du sujet avec cette "Trajectoire", première étape d'une autobiographie musicale en quatre chapitres. Quelques rais de lumière de formes géométriques cohabitent, dans l'espace scénique, avec des sons à l'origine concrètement diffuse, immaté-réelle. Pierre Henry joue du suspense, du son de derrière la porte. La porte, les gonds, la clé, la serrure, les pas, toute cette cinématique sonne comme du Lelouch, pour quelle destinée ? Audiblement, seule la "Trajectoire" compte.

Éclairage sonore

Entracte. Tel un Neptune sortant de l'onde... sonore, Pierre Henry quitte sa table de mixage numérique pour s'asseoir au bord de la scène. "Si vous restez dans des nuances dynamiques comme ça, tout passe", lui dit Etienne Bultingaire. Pourquoi s'installer ainsi dans le public ? "Il faut être à l'endroit qu'éclairent les haut-parleurs, explique l'ingénieur du son. L'objet artistique existe; avec sa lampe de poche, le sculpteur-interprète fait découvrir au public certaines parties de l'oeuvre. Pour ce faire, il faut que Pierre Henry "voie" la même chose que le public."

Si "Trajectoire" avait un côté Lelouch sans chabadas, "Utopia" a quelque chose des "Temps modernes" de Chaplin : le rythme industrieux. Composé en hommage à l'architecte Claude-Nicolas Ledoux, bâtisseur de la Saline royale d'Arc-et-Senans où l'oeuvre fut créée cette année, "Utopia" redonne un rôle central au piano, moins pour ses touches que pour ses cordes, ainsi qu'au basson et au chaudron. Vibrations, frottements, stridences, grincements de scie écorchent l'oreille que tannent les marteaux, que caressent les voix. Au final s'impose le rythme industriel par excellence, techno, avant de partir en vrille.

"Pierre Henry m'a appris à écouter la texture, à apprécier la gourmandise du son", dit Etienne Bultingaire. Pénétrant le chaos sonore contemporain pour mieux s'en démarquer, l'oeuvre du compositeur ouvre l'oreille. Celle-ci, au sortir d'un concert, n'est plus la même, le monde non plus. Une oeuvre libertaire, que celle de cet ingénieux du son.

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