Musique / Festivals

C'est l'un de ses plus grands succès. Nous sommes en 1964. Claude François est encore dans l'ombre, Adamo a du succès mais ne crève pas encore l'écran. Johnny, lui, connaît un succès ininterrompu depuis déjà trois ans. A l'époque, le jeune homme effectue son service militaire en Allemagne. Mais il bénéficiera de plusieurs permissions, pour enregistrer ce titre au studio Blanqui à Paris notamment, pour épouser plus tard Sylvie Vartan aussi.

C'est la belle époque yéyé, de l'insouciance, de la naïveté, et des traductions de tubes anglo-saxons. Outre-Manche, The Animals, à peine rejoints par le chanteur Eric Burdon, connaissent enfin le succès qui leur faisait défaut. Cette année-là, les Londoniens chantent "House of the Rising Sun". Ce morceau, issu du répertoire traditionnel américain, ne parle pas de prison mais plutôt de prostitution. Il dépeint le destin d’une demoiselle de New Orleans, dont le père entretient sa cirrhose à coups d'alcool et le frère son addiction à grands renforts de cocaïne. Perdue, la jeune fille trouvera son salut – ou du moins une forme d'échappatoire – à La Maison du Soleil Levant, un bordel qui lui offrira gîte, couvert et emploi.


Bien d'autres versions de ce titre ont existé. Burt Blanca, Les Cousins, Les Players, Claude Ciari, Grégoire Peck ou encore Les Sphinx, entre autres, s'y sont essayés. Bob Dylan himself l'interprétait dès 1962 sur son premier album éponyme. Le défi étant donc d'adapter en français ce standard au texte sulfureux, sans pour autant écorner l'image de Johnny Hallyday. Le spécialiste de ce genre de job, c'est Hugues Aufray.

Carlos – à l’époque secrétaire du futur Taulier – le contacte donc par courrier. Lorsqu'il reçoit sa lettre, Aufray est en tournée en Suisse et réside au Grand Hôtel Rochemont, palace vieux mais chic de la belle Genève. Le texte original est quasiment intraduisible. De plus, cette histoire de prostitution ne colle pas du tout à l'image d'Hallyday. Si Hugues Aufray (spécialiste de Dylan) est bon, il n'est pas le Flash Gordon de l'adaptation... Et le texte est à rendre dès le lendemain. Fort heureusement, sa complice et collaboratrice Vline Buggy va l'y aider. Quand arrive le matin, le tandem a une idée : imaginer Johnny en rebelle au bon fond, en marginal sympa, en voyou pas méchant forcé d'abandonner mère et compagne pour se laver de ses méfaits au pénitencier.

Le texte est validé. Le Johnny nouveau est arrivé. Les bons yeux liront James Dean et sa "Fureur de Vivre" entre les lignes. Exit les rengaines pour midinettes, les tubes pour surprises-parties, les refrains qui font chanter les copains et danser les filles… Hallyday s'épaissit. Il incarne la virilité, le macho sensible qui a mal et qui peut l'exprimer. Il a 21 ans. Il devient un chanteur adulte.


"Le Pénitencier" est réalisé dans les studios Philips avec le concours de Lee Halliday, époux d'une cousine de Johnny. Le chanteur est accompagné pour la peine par l'orchestre d'Eddie Vartan, grand frère de Sylvie. On y retrouve d'ailleurs Tommy Brown et un certain Mick Jones, qu'Hallyday rencontre alors pour la première fois et qui deviendront ses batteur et guitariste attitrés. Sur la pochette du 45T, l'idole des jeunes porte son uniforme. C'était la condition sine qua non imposée par l'autorité militaire, qui en contrepartie permettrait à l'artiste d'enregistrer de nouveaux disques. Johnny arborera cette tenue jusqu'en août 1965 et la fin de son service. Son disque suivant se (bien) nommera "Hallelujah". Il y pose gratte en bandoulière, en blouson et en jeans.

© D.R.