Musique / Festivals Sous prétexte de rendre "La Flûte enchantée" actuelle, le metteur en scène italien passe à côté de l’essentiel.

On peut souscrire au postulat de base de la nouvelle La Flûte enchantée à la Monnaie : le substrat maçonnique du dernier opéra de Mozart, et particulièrement les longues discussions des prêtres ou la succession des épreuves au deuxième acte, peut s’avérer indigeste et peut, dès lors, se prêter à transformations. Et donc, dans un souci de rendre l’œuvre plus accessible pour le public d’aujourd’hui, pourquoi ne pas y substituer une problématique actuelle ?

Dans cette perspective, l’idée de Romeo Castellucci de substituer à la glorification philosophique de la lumière (ou des Lumières) des réflexions plurielles sur ce que représente la lumière pour les non-voyants - lumière incertaine - ou pour les grands brûlés - lumière excessive - n’est pas dépourvue de pertinence. Faire monter sur scène cinq femmes et cinq hommes qui témoignent de leur vécu personnel de ces problématiques et mêler ensuite leurs corps parfois stigmatisés à ceux des chanteurs professionnels peut être riche de sens. La RTBF qui, sans l’avoir prévu sans doute, diffusera le spectacle à quelques jours de son opération Cap 48, sera doublement dans sa logique de service public.

On se souviendra que, à la Monnaie déjà en 2014, le metteur en scène italien avait déjà réussi, non sans délicatesse - et pourtant accusé de voyeurisme, voire de sensationnalisme - à intégrer l’expérience de la maladie dans Orphée et Eurydice de Gluck. Le problème est que, loin de procéder à un ajustement en douceur, Castellucci éprouve cette fois le besoin de tout détruire sur le passage pour faire rentrer son concept.

© D.R.

Symétrie caricaturale

Etape 1 (qui correspond à l’acte I) : l’opéra de Mozart n’est qu’une vieillerie kitsch, viennoise et crémeuse. Démonstration par l’absurde : tout est en blanc. Costumes, visages, perruques poudrées, jabots, pourpoints et robes à panier. Au centre, une vaste forme (poulet plumé ? vagin ? test de Rorschach version blanche ?), peu à peu cachée par un envahissement de plumes et nuages moutonnant. Et puisqu’on est dans le néo-classicisme caricaturé, tout sera d’une symétrie caricaturale : solistes chaque fois dédoublés (sauf la Reine de la Nuit, premier signe de son importance), trois Dames sont flanquées d’une quatrième pour la parité tout comme les Trois garçons (ou filles en l’occurrence) qui deviennent quatre.

Castellucci supprime également tous les dialogues parlés qui font avancer l’action, réduisant la partition à une espèce de karaoké d’airs connus. Pas de dragon, pas d’oiseaux, pas d’animaux ni d’esclaves charmés, pas de portrait : ceux qui ne connaissent pas l’histoire ne comprendront rien. Est-ce vraiment une façon de rendre l’opéra plus accessible pour le public d’aujourd’hui ?

Etape 2 (l’acte II). Toujours pas de dialogues en allemand de Schikaneder, mais de nouveaux textes signés par Claudia Castellucci (vive les droits d’auteur !). Des textes en anglais, lourds et insistants, qui plombent le rythme de la soirée bien plus encore que dans une "Flûte" normale. Avec en plus, pour prouver l’importance de la figure féminine (vague réhabilitation de la Reine de la Nuit, qui a cette fois le droit d’échapper à la veste jaune des prisonniers de rigueur pour tous les autres protagonistes), dix minutes de digression initiale avant la première note de musique sur l’allaitement féminin. Illustrées par trois figurantes qui viennent tirer leur lait avec des pompes électriques. Vous avez dit accessible ?

Les décors sont devenus aussi laids que possible (prison, néons, chaises en plastique, perruques blondes), les quelques moments d’émotion des témoignages sont étouffés par un fatras verbeux et, côté musique, cela reste le karaoké.

On frise 1 h 45 pour le deuxième acte. Voyage au bout de l’ennui.

La Monnaie, jusqu’au 4 octobre ; direct RTBF TV, radio et web le 27 septembre. On reviendra dans La Libre du 22 septembre sur l’exécution musicale après avoir entendu aussi la deuxième distribution.