Musique / Festivals

Compositeur inconnu, opéra oublié, René Jacobs revient à la Monnaie avec un objet lyrique non identifié : "L’opera seria" de Florian Léopold Gassmann, un opéra qui se moque brillamment du petit monde de l’opéra. Une satire pertinente et caustique, créée à Vienne en 1769 et qui, depuis, n’avait été exhumée que par le même Jacobs : c’était en 1994 au festival de Schwetzingen, dans une production de Jean-Louis Martinoty (récemment disparu) qui allait réapparaître épisodiquement pendant dix ans entre Innsbruck, Berlin et Paris.

Gassmann frappe juste

Si le nom de Gassman (1723-1774) est aujourd’hui oublié, ce compositeur contemporain de Gluck (et né comme lui en Bohème) fut admiré et respecté de son temps. Haydn et Mozart étudièrent sa musique sacrée, et il créa, surtout à Venise et à Vienne, une vingtaine d’opéras sur des livrets de Zeno, Métastase ou Goldoni.

Gassmann n’est certes pas le seul à avoir mis l’opéra en abyme : Domenico Scarlatti ("La Dirindina"), Mozart ("Der Schauspieldirektor"), Salieri ("Prima la musica, po le parole"), Cimarosa ("L’impresario in angustie"), Donizetti ("Le convenienze ed inconvenienenze teatrali") et même Richard Strauss (le prologue de "Ariadne auf Naxos"), pour ne citer que les plus célèbres, l’ont également fait avec talent. Mais personne, sans doute, n’est allé aussi loin et n’a frappé aussi juste que Gassmann et son librettiste Calzabigi.

Les patronymes sont tout un programme

La structure en trois actes de l’œuvre est, déjà, tout un programme : arrivée et présentation des chanteurs, répétitions et finalement représentation de l’œuvre (le fameux opera seria du titre), interrompue par les protestations du public et conclue par l’annonce de la fuite de l’impresario avec la recette. Il y a ensuite la galerie des personnages, où toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est évidemment pas fortuite, d’autant que les patronymes sont tout un programme : l’impresario Faillite, le poète Délire, le compositeur Soupir, le castrat Ritournelle ou les sopranos Détonante et Mijaurée, toutes deux flanquées de leur mamma. La parodie se poursuit aussi dans la partition, où Gassmann s’amuse à caricaturer certains excès vocaux ou instrumentaux de ses collègues. Et dans le livret, où Calzabigi accumule péripéties et répliques plus vraies que nature : pour le poète italien, cet "Opera seria" est le coup de pied de l’âne à un genre qu’il avait déjà contribué à démoder en écrivant pour Gluck les livrets épurés de deux des opéras les plus révolutionnaires de l’époque : "Orfeo ed Euridice" et "Alceste".Nicolas Blanmont

Bruxelles, Cirque royal, les 9, 11, 12, 16 et 17 février 2016 à 19h (horaire avancé !) et le 14 à 15h; www.lamonnaie.be


"Les chanteurs se regardent dans un miroir"

Peu de metteurs en scène connaissent, comme Patrick Kinmonth, tous les métiers de l’opéra. 

Le nom de Patrick Kinmonth est sans nul doute familier aux amateurs d’opéra, même si "L’opera seria" sera sa première mise en scène en Belgique. C’est que cet Anglo-Irlandais de 58 ans a été l’auteur des décors et costumes de nombre de spectacles vus chez nous, collaborateur régulier de Robert Carsen (notamment pour "Semele" et plusieurs "Janacek") ou de Pierre Audi (on lui doit le visuel du "Tamerlano" et de l’"Alcina" montés voici un an à la Monnaie. Avant de passer de l’autre côté du miroir et de signer sa première mise en scène lyrique en 2008 : une dizaine d’autres ont suivi depuis.

Est-ce une forme de frustration de ce que vous voyiez sur scène qui vous a conduit à passer vous-même à la mise en scène ?

Non, je n’étais pas frustré, et je ne le suis toujours pas. Mais quand vous aimez quelque chose - et j’aime profondément imaginer des décors et des costumes pour la scène - et quand vous aimez travailler en collaboration avec d’autres artistes - ce que je fais au théâtre, à l’opéra mais aussi en photographie, comme directeur artistique, ou au cinéma, vous finissez par vous cacher derrière d’autres gens à qui vous laissez la décision finale. Et quand un jour l’Opéra de Cologne m’a proposé de mettre en scène moi-même "Madama Butterfly", c’est comme un sort qui s’est rompu. Je me suis rendu compte que j’avais en moi un fluide assez naturel pour le faire, que tout ce que j’avais réalisé avant m’y avait préparé. Et j’ai adoré cela !

Du coup, vous ne travaillez plus pour d’autres metteurs en scène ?

Non. Certains me l’ont encore proposé, mais c’est un peu comme un braconnier devenu garde-chasse ! Mais comme je ne voulais pas perdre mes capacités en décors et costumes, j’en réalise maintenant dans le monde de la danse, tant classique que contemporaine. C’est un monde suffisamment distinct de celui de l’opéra. J’ai par exemple en projet un ballet "Jane Eyre" à Londres, et un nouveau "Don Quixote" à Dresde.

Vous avez surtout mis en scène des opéras dramatiques. Comment abordez-vous un opéra-comique comme "L’opera seria" ?

Tout le monde sait que la comédie est plus difficile que la tragédie ! Je suis heureux d’y arriver maintenant, parce que j’aurai besoin de toute ma "batterie de cuisine" (en français dans le texte) pour la réussir. Il faut maîtriser le timing, les gestes, les idées, de longues périodes de récitatif. Certes, René Jacobs a, comme à l’habitude, réalisé un travail brillant sur les récitatifs et leur sens, et il est capable de proposer des adaptations. Car en opéra, les gestes doivent se définir en fonction de la musique : souvent avec la musique, parfois contre elle, mais toujours en en tenant compte.

Le fait que cette comédie parle d’opéra vous facilite-t-il la tâche ?

L’œuvre a été écrite au XVIIIe, mais les conversations entre les artistes et les sujets qu’ils abordent n’ont nullement changé en 250 ans ! Je n’ai toutefois pas voulu me contenter d’une transposition pure et simple de nos jours. Ma mise en scène mélange le passé et le présent. On part d’une représentation au XVIIIe dans un théâtre XVIIIe pour arriver à une représentation, aujourd’hui, à la Monnaie, d’une œuvre en costumes XVIIIe. Tout cela confirme que la vie ne fait qu’imiter l’art, et le plaisir que prennent les chanteurs à incarner ces rôles vient aussi de ce qu’ils ont tous rencontré chacune des situations décrites dans l’action : ils ne font que se regarder dans un miroir. Les différentes couches de ce spectacle sont comme une poupée russe. De mon côté, j’ai glissé dans ma mise en scène des références à ces artistes que j’admire : Ariane Mnouchkine, Pina Bausch, Robert Wilson ou Anne Teresa De Keersmaeker, un panthéon de ce qui a fait la grandeur du théâtre contemporain. C’est un opéra dans un opéra dans un opéra qui traite d’un opéra qui traite de la vie !