Musique / Festivals

Lorenz Brunner est thérapeute corporel, préparateur physique si vous préférez. Mais en 2009 cet Allemand calme et taciturne quitte son job et sa Bavière natale pour s'installer dans les ruelles grisâtres de Berlin et se consacrer exclusivement à sa deuxième passion: la musique. Avec la précision d'un métronome, il sort ensuite cinq albums en l'espace de cinq ans et accède en un temps record aux sommets de la technosphère. "Recondite" est né et rapidement plébiscité.

Le producteur défile sur les scènes du monde entier, compose une techno cérébrale, fine et minimaliste où chaque sonorité semble minutieusement élaborée, et enchaîne les tournées. En 2014, il est même élu à juste titre "meilleur artiste live de l'année". Mais l'homme, lui, fatigue. Après avoir donné plus d'une centaine de shows, Lorenz rentre en Allemagne, retourne s'installer en Bavière, et prend le temps de finaliser "Daemmerlicht" (16/02 - Plangent). Un long et magnifique trip atmosphérique, conçu par son auteur comme une bande originale de film. Rencontre introspective avec un musicien délicat.


"Daemmerlicht", c'est l'album de la maturité après l'excitation des tournées ?

Il y a quelques années, j'ai été propulsé dans un monde dont je ne connaissais rien. J'avais déjà joué deux ou trois sets avant de partir en tournée, mais dans un environnement très familier, en pleine campagne bavaroise, où on me demandait parfois de passer "Summer of 69" de Bryan Adams (rires). Alors quand je me suis brutalement retrouvé dans cette tournée mondiale et initerrompue de deux ans, j'ai mis du temps à récupérer. Fin 2015, j'étais épuisé physiquement et psychologiquement. Un matin, je me suis levé en ressentant un bourdonnement permanent dans mon oreille, comme si une voiture était en stationnement juste à côté de moi ou que quelqu'un faisait des travaux dans la rue. Après avoir passé le quartier en revue, je me suis rendu compte que cette vibration était due à un spasme musculaire provoqué par le stress. C'est à ce moment que je suis rentré en Bavière et que j'ai commencé à assembler les pièces de "Daemmerlicht".

C'est ce cadre très vert et apaisé qui a donné le côté atmosphérique de l'album ?


Non, je n'ai pas besoin de m'imprégner d'une atmosphère pour la recréer musicalement, les choses se font dans ma tête. "Daemmerlicht" a été composé entre Berlin, la Bavière et la tournée. C'est devenu une sorte de compagnon de route, une ouverture qui me permettait d'échapper brièvement au monde de la techno dans lequel j'étais plongé. En fait c'est même l'inverse, je pense que je trouve mes meilleures idées dans les environnements les plus désagréables, car c'est de là que j'ai le plus envie de m'extirper (rires). Je ne l'ai réalisé que bien plus tard, mais l'absence de "Beat" ou de "kick" sur l'album est probablement liée à la fatigue. Une réaction à cette exposition constante à la dance music qui m'a poussé à explorer d'autres genres musicaux pour mêler musique électronique, downbeat et classique.


Cette tendance à mêler électro et classique comporte déjà quelques sérieux adeptes comme Max Richter ou Nils Frahm. C'est le courant le plus créatif du moment ?

C'est une approche qui se développe, effectivement. J'écoute d'ailleurs ce type d'artistes depuis un certain temps, mais personnellement ce sont les bandes originales de films qui m'ont toujours fasciné. Jurassic Park, Terminator, Blade Runner… Même les B.O. les plus désuètes ont une certaine profondeur, une complexité dans l'atmosphère que j'aime énormément. Leurs compositeurs tiennent d'ailleurs une place beaucoup plus importante que par le passé. Quelqu'un comme Hans Zimmer (Inception, Gladiator, La Ligne Rouge,…) est une vraie star qui organise ses propres tournées, et on constate que les réalisateurs ont de plus en plus tendance à s'orienter vers de la musique underground.

C'était notamment le cas du compositeur islandais Johann Johannsson (décédé il y a quelques semaines) qui était un artiste électronique bien avant de composer pour des films comme Sicario ou Arrival…


Oui, c'est un chapitre très triste, j'ai eu la chance de le voir sur scène à Berlin il y neuf ans. Il était censé composer la BO de Blade Runner 2049 avant d'être remplacé par Hans Zimmer. Et honnêtement, j'aurais aimé entendre son travail. J'aime beaucoup le film, mais je trouve que la musique en est le maillon faible. Les compositions sont vraiment trop proches de ce qu'avait fait Vangelis pour le premier film. Ce n'est pas vraiment inventif, pas assez novateur.


Daemmerlicht est votre bande originale, comment allez-vous faire pour l'adapter en live ?

J'ai donné deux représentations de l'album dans une salle de concert à Berlin. Ce n'était pas "Recondite Live" mais "Daemmerlicht by Recondite". J'ai fait venir toute une équipe pour assurer le light show, les projections, etc… Tout cela a été dûment produit et préparé, et je ne suis pas certain de vouloir tourner avec ce live parce que je veux faire les choses proprement. Cela impliquerait de me déplacer avec la même équipe, d'arriver sur place deux ou trois jours à l'avance et accessoirement, d'ajouter des shows à mon planning qui est déjà full. Je ne jouerai donc pas l'album sur scène, même s'il n'est pas impossible que je remixe deux ou trois pistes de Daemmerlicht en version techno. La semaine dernière, quelqu'un a d'ailleurs tweeté qu'il adorait Daemmerlicht mais qu'il ne savait pas si cela avait sa place à Dour…

Je trouve au contraire, qu'un Daemmerlicht live aurait toute sa place à Dour qui reste un festival dédié aux musiques alternatives… Vous pourriez faire Daemmerlicht un jour et puis un Recondite Live le lendemain…

Ah oui ? Ce n'est pas une mauvaise idée… Mais il est sans doute trop tard pour l'organiser, maintenant (rires).

On a parfois le sentiment qu'en ce qui concerne la techno, la house et l'EDM, on retrouve pratiquement les mêmes affiches dans tous les festivall, aujourd'hui...

Je vois très bien ce que vous voulez dire, j'ai déjà eu cette discussion avec énormément de collègues, de managers ou d'agents. Ce constat est tout à fait juste et on pourrait en discuter pendant des heures. Si vous prenez "Time Warp" par exemple, le plus grand festival de musique électronique indoor d'Allemagne, vous constaterez qu'ils ne changent pratiquement jamais de line up et qu'ils programment les mêmes têtes d'affiche depuis dix ans: Adam Beyer, Sven Väth,… Un promoteur m'a expliqué que c'était probablement dû à la peur de perdre des fans ou de ne pas afficher Sold Out. Ce qui explique qu'on retrouve régulièrement les mêmes grands noms, qui se composent en tout et pour tout d'une petite dizaine de personnes. C'est cette peur qui conduit les organisateurs à jouer la sécurité et à limiter les risques au maximum. Il y a quelques années, je représentais moi-même un risque pour tous ces promoteurs. Ils ont accepté de me programmer uniquement parce que j'étais soutenu parce quelques grosses têtes d'affiche comme Ritchie Hawtin, qui leur a dit "ce mec est bon, bookez-le avec moi".


Vous voudriez accéder à ce statut un jour ?

Tête d'affiche ? J'en suis encore très loin et je ne sais pas si j'ai envie d'en devenir une, parce que je vois beaucoup de ces artistes être rongés par la peur de perdre leur place. Cela peut sembler irrationnel, mais ces DJ ultra-célèbres qui trustent parfois le haut de l'affiche depuis dix ou quinze ans sont prêts à faire des choses inimaginables pour rester au top. Les efforts qu'ils fournissent sont absolument incroyables, pas nécessairement sur le plan créatif mais sur le plan du business. Ils s'entourent de managers, de spécialistes des réseaux sociaux… Ils ne font même pas nécessairement cela pour l'argent, mais pour conserver leur statut. Certains artistes n'ont d'ailleurs pas forcément intérêt à ce que les choses changent. Mais on observe un certain mouvement ces derniers temps. Quelqu'un comme Amélie Lens, par exemple, fait une carrière fulgurante. Pour moi aussi les choses sont allées assez vite. Je pense qu'il y a une demande pour voir de nouvelles têtes.

Recondite, en live au Kompass ce vendredi 9 mars et à Dour le vendredi 13 juillet

"Dammerlicht" *** sorti le 16 février (Plangent Records)