Salzbourg ressuscite le Roi Candaule

NICOLAS BLANMONT Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

ENVOYÉ SPÉCIAL À SALZBOURG

A côté des Mozart, Puccini et Strauss qui seront évoqués dans de prochaines éditions, il est un opéra à l'affiche du festival de Salzbourg 2002 qui, plus que tout autre, porte la griffe de Peter Ruzicka: il s'agit de `König Kandaules´, ultime opéra d'Alexander von Zemlinsky (1871-1942), d'ailleurs resté inachevé dans son orchestration et créé seulement en 1996.

Cette nouvelle production s'inscrit dans une volonté affichée par le nouveau directeur de redécouvrir et réhabiliter des compositeurs du XXe siècle laissés dans l'ombre, souvent depuis la période nazie - soit parce qu'ils étaient juifs, soit parce que leur musique fut qualifiée de dégénérée.

Dans les couloirs du Kleines Festspielhaus, une belle exposition retrace d'ailleurs la vie et l'oeuvre de celui qui fut le protégé de Brahms et de Mahler, le beau-frère de Schönberg, l'ami de Berg, mais aussi un chef d'orchestre réputé et le compositeur de huit opéras.

Accents philosophiques

Tirée d'une pièce de Gide mais plongeant ses racines dans une fable que Platon et Hérodote contèrent les premiers, le livret met en scène Candaule, riche roi de Lydie, son épouse Nyssia et le pêcheur Gygès, qui tua Candaule avant de prendre sa femme et son trône.

Mais, davantage que sur la péripétie historique, l'accent est mis ici sur les questions philosophiques: l'homme est-il bon naturellement ou par crainte de la loi (un anneau magique trouvé dans un poisson donne à celui qui le porte l'impunité de l'invisibilité) ? la richesse, la beauté et, au-delà, le bonheur existent-ils intrinsèquement ou seulement par le regard - l'envie - qu'ils suscitent chez les autres?

C'est en effet parce qu'il ne peut et ne veut jouir seul de la beauté de son épouse que Candaule prête à Gygès la bague d'invisibilité qui lui permettra de l'observer tandis qu'elle se déshabille, mais aussi de prendre sa place dans le lit conjugal. Et c'est parce qu'elle s'estime trahie en apprenant que celui qui lui a fait passer `la plus belle de ses nuits d'amour´ n'était pas son mari que Nyssia poussera son amant impromptu à tuer le Roi et à prendre sa place.

Climat trouble

L'oeuvre baigne donc dans un climat trouble et malsain que la mise en scène de Christine Mielitz - dont on a pu récemment admirer la vision des `Meistersinger´ de Wagner au Vlaamse Opera - rend à merveille.

Le sentiment de malaise croissant de ce jeu cruel est souligné sans insistance excessive par des éclairages blancs et une utilisation maximale de la profondeur du champ, les protagonistes évoluant de la salle aux murailles du rocher au pied duquel est bâti le Festspielhaus en passant par la fosse (l'orchestre est relégué à l'arrière-plan au troisième acte) et, bien sûr, la scène.

Lecture littérale

Le seul regret de la soirée vient de la direction un peu terne de Kent Nagano: à la tête de son Deutsches Symphonie- Orchester de Berlin - qui n'est évidemment pas le Philharmonique de la même ville, ni celui de Vienne -, le chef américain d'origine nippone semble se contenter d'une lecture littérale, qui restitue bien les divers climats sonores de l'oeuvre mais reste en défaut d'en distiller la puissance venimeuse.

Dommage, d'autant que les chanteurs sont excellents à défaut peut-être d'avoir pleinement la crédibilité physique des rôles: la soprano suédoise Nina Stemme - également connue du public du Vlaamse Opera - fait glisser sa Nyssia de l'être candide vers une perversité à la Salomé, le baryton allemand Wolfgang Schöne prête à Gygès ce qu'il faut de brutalité physique et vocale, tandis que le ténor américain Robert Brubaker concilie dans le rôle-titre justesse d'intonation et puissance d'émission.

Festival de Salzbourg, jusqu'au 30 août.

© La Libre Belgique 2002

NICOLAS BLANMONT

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