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Dans la pile vertigineuse des disques atterris dans les bacs depuis la rentrée musicale, celle de la ténébreuse Annie Clark se démarque et se remarque. Tout d'abord car l'on retrouve avec curiosité et délectation la rockeuse américaine à chacune de ses sorties depuis son debut-album en 2007. Ensuite, parce que l'on attendait ce nouveau chapitre avec impatience après le génial "St-Vincent" éponyme, qui lui valait un Grammy Award en 2014. Enfin, en raison des couleurs flashy de cette cinquième plaque, dont les atours fluorescents contrastent avec les coins sombres de ses chansons.

Une décennie tout juste après "Marry Me", voici donc "Masseduction", fuchsia de plaisir. Un disque dont les premiers singles dévoilés – "New York" puis "Los Ageless" – témoignent du déménagement de St-Vincent, d'une Grosse Pomme aux loyers trop élevés vers une Cité des Anges aux sourires figés. Un départ forcé pour cette Californie où, dit-elle, "règne une ambiance de Neverland, sans saison, sans âge, sans ride et sans toxine… Où la santé est hype." Pourtant, Annie est une fille du "country", puisque c'est à Tucson dans l'Oklahoma qu'elle est née et a d'abord grandi, avant de filer vivre à Dallas à l'âge de sept ans, après le divorce de ses parents.

Contrairement à ses prédécesseurs, et même si la lecture n'est pas toujours littérale, "Masseduction" est un album conjugué à la première personne. "Celui-ci est différent en effet. Moins abstrait et plus personnel. Vous n'y débusquerez aucun de mes secrets mais, à l'écouter attentivement, vous en saurez beaucoup sur moi". C'est la première fois que St.Vincent délaisse autant la romance et la narration au profit de l'introspection. A 35 automnes (depuis quelques jours), celle qui a toujours su rester mystérieuse et se faire discrète, loin d'objectifs qu'elle a pourtant tout pour séduire, a désormais les paparazzis dans son sillage, suite à ses idylles successives avec Kristen Stewart puis Cara Delevingne. En cela, ce disque peut être une tentative de reprendre la main.

St. Vincent, pleine de grâce

S'il parle de son auteur, "Masseduction" traite aussi de décadence, de drogue, de sexe, de tristesse, de "relations humaines en danger et même de mort"… Pas très marrant comme menu. Mais, à travers le téléphone qui nous permet d'échanger par-dessus l'Atlantique, on perçoit toute l'ironie de la réponse de notre interlocuteur : "Parfois, la vie est grisante mais elle est loin d'être toujours joyeuse…" Annie Clarke confie déprimer à chaque fois qu'elle tombe sur le JT. Une société malade qu'elle se propose de soigner à coup de médicaments, avec le tout aussi ironique et subtil titre "Pills", où elle scande "des pilules pour faire l'amour, des pilules pour manger, des pilules et encore des pilules dans l'évier de la cuisine...". Avant de nous dire qu'il "faudrait inventer un cachet pour tous les remplacer, la drogue qui balaie toutes les addictions..."

Musicalement, l'intention est rock mais pas seulement. Toujours en amour avec sa guitare, St.Vincent pimente leur vie de couple avec la pedal-steel ici. Un son qui "brise le coeur", sourit-elle. Amenant des parfums new-wave et eigthies assumés, quelques textures plus synthétiques s'immiscent aussi. Le tout enrobé de couleurs pop que l'on doit plus que probablement à la production de Jack Antonoff, membre du groupe Fun, qui d'ordinaire s’éclate avec Taylor Swift ou Lorde. Sur la liste des invités, on croise entre autres ses oncle et tante Tuck & Patti, le génial saxophoniste Kamasi Washington (décidément dans tous les bons coups ces temps-ci), Jenny Lewis ou encore son ex-Cara (aux choeurs) sous le pseudonyme "Kid Monkey".

Ce lundi, Annie la ténébreuse sera de passage à Bruxelles sur la scène de l'Ancienne Belgique. Et l'on s'attent à en prendre plein les mirettes et les écoutilles. Car, même enrouée et planquée derrière le combiné, sa seule voix nous aura déjà impressionnés. Elle sait l'effet qu'elle fait et confie s'en amuser : "J'ai l'impression de faire peur aux gens parfois. Au début, je trouvais ça étrange. Mais je dois bien avouer que désormais ça ne me déplaît pas. Je crois même que j'aime ça..."