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The Ark, festival maritime belge, a rassemblé au coeur de la Méditerranée 90 DJ. L'électro était mise à l'honneur dans un cadre de luxe et d'opulence à outrance. Une expérience réservée aux "élus" pouvant débourser au minimum 1.000 dollars pour quatre jours.

Descendez au cinquième, il paraît qu’il y a encore de la musique", lance une trentenaire, lunettes gigantesques sur le nez et bière à la main, à des inconnus en quête d’un énième beat. Une cohorte de fêtards se précipite alors vers les ascenseurs, avant de finir par dégringoler les escaliers. A 4 heures du matin, les 4 000 "élus" de l’Arché de Noé électronique n’ont pas encore dit leur dernier mot, alors que le bateau de croisière Freedom of the Seas approche du port de Barcelone, d’où il a levé l’ancre il y a quatre jours. Les sept scènes prévues sur ce colosse de la mer, long de 336 mètres, commencent à fermer une à une leurs portes, provoquant un flot de noctambules inassouvis qui errent sur le paquebot, avec la musique comme seule boussole.

La salle principale nichée entre trois piscines a été désertée après le dernier mix de Martin Solveig, figure incontournable de l’électro française et dont le dernier opus "Places" offre une ode à l’évasion avec sa rythmique plus groove et house. Sur la patinoire transformée pour l’occasion en piste de danse, Prunk b2b Chris Stussy est lui aussi contraint de débrancher ses platines, sous les sifflets de la foule. Même réaction quelques mètres de moquette plus loin, où la dernière salle est plongée dans un silence rapidement brisé par le chaos qui règne dans les moindres recoins du bateau.

Un voyage biblique

Sur l’allée commerçante de ce village flottant, au décor d’un kitch à s’en brûler les yeux, une centaine de personnes a formé une queuleuleu géante, sur le rythme d’un "lalala" improvisé par le meneur d’une voix rauque. Plus haut, quinze festivaliers s’enlacent comme s’ils se connaissaient depuis la nuit des temps pour un selfie. Sur le pont, entre les organisateurs occupés à nettoyer les dernières traces de quatre jours de rave, se déchaînent une trentaine d’invétérés qui hurlent à s’en décoller les poumons, couvrant le son craché par leurs baffles portables. "Ça ne peut pas se terminer maintenant, j’en veux pour mon argent", s’indigne une jeune fille, les yeux rivés sur le programme de The Ark.

Ce festival belge ne se voulait pas un rendez-vous musical comme les autres, mais un voyage mystique, à dimension presque prophétique, destiné à emmener ses convives loin "de la jungle de béton qu’est la ville vers un futur irréel", en partance de Barcelone, en passant par Marseille et Ibiza. La preuve : les "Chosen ones" devaient respecter une bible (le guide pratique) et 10 commandements (les règles). Mais faire partie des quatre mille êtres humains "élus", si ce n’est pour sauver l’humanité, du moins pour vénérer le dieu de la fête au cœur de la Méditerranée au point d’y faire "renaître le monde", cela a un coût. Et pas des moindres. Inutile donc d’attendre d’être touché par la grâce du rythme pour prendre part à cette expérience, encore faut-il débourser un minimum d’environ 600 dollars, uniquement pour la chambre et la nourriture. Ajoutez à cela l’aller-retour jusque Barcelone, un minimum de 250 dollars à fournir en cash ou disponible sur votre carte Visa pour vos consommations d’alcool, ainsi que 58 dollars de pourboire obligatoire.

Luxe, surabondance, lâcher prise

The Ark a mis les petits plats dans les grands pour vendre du rêve à un tel prix. Sept scènes, 90 DJs, plus de douze heures de musique par nuit. Mais pas que. Le bateau de croisière proposait également des séances de yoga, un minigolf, un mur d’escalade, une salle de fitness, un simulateur de surf, un casino, plusieurs restaurants - dont trois gastronomiques, accueillant notamment le DJ et chef belge doublement étoilé Nick Bril -, quatre piscines, trois jacuzzis, un spa,… Le luxe, l’opulence, dans toute leur splendeur. La culture de l’errance, du lâcher prise, de la richesse presque poussée à l’extrême et le public qui va avec.

Alors que Claptone, énigmatique DJ berlinois, affublé d’un inquiétant masque doré devenu sa marque de fabrique, fait vibrer la foule à coups de voix syncopées et d’explosion des basses, un blondinet néerlandais, propre sur lui, nous confie subitement : "It’s not about the money". Et se lance dans une tirade sur la révélation qu’il a eue depuis qu’il a vendu son entreprise pour devenir professeur d’histoire. "Ça m’a coûté plus que mon salaire pour venir ici. Rien que la chambre était à 1 200 dollars. Mais ce n’est qu’un détail. Avant je ne voyais jamais mes amis. Maintenant, j’ai appris à vivre." Sans même attendre la moindre réaction, il s’engloutit, les mains levées, dans la marée de gens d’où il a surgi.

Plus loin, dans les entrailles du navire, un jeune Anversois erre sans but dans le labyrinthe de couloirs. Sans doute, qu’il a déboursé une somme astronomique pour se retrouver ici. Il ne sait plus. "Mais qu’est-ce que l’argent ? C’est ça, la valeur de la vie ? Non, c’est le sexe, le bonheur, la musique, tranche-t-il. 80 % des gens travaillent 40 heures par semaine pour quelque 1500 euros dont ils ne profitent pas." Lui ne travaille pas. Enfin si. "Je dois juste être à des endroits à certains moments" , se limite-t-il à expliquer .

Autour de lui, les ascenseurs vitrés font des va-et-vient incessants. A travers les portes qui s’ouvrent, on surprend un Américain venu tout droit de Californie s’exclamer : "Mon cerveau sent la cocaïne ! Je t’assure, t’as qu’à mettre ton nez sur ma tête." On le croira sur parole. Nick est un habitué. Cela fait dix ans que ce trentenaire participe à The Groove cruise, référence des croisières de clubbing Outre-Atlantique qui promet cinq jours et quatre nuits de fête sans arrêt. "Mais The Ark, n’est pas un springbreak de la mer où on fait la fête du matin au soir sans dormir pendant trois jours. C’est une croisière lifestyle combinée avec la meilleure musique électronique", précise Frederic De Gezelle, porte-parole de l’événement.

The Ark, qui se veut un festival plus underground, loin de l’Electronic dance music plus commercial, proposant ce que l’électro a de plus pur à un public âgé de 30 à 40 ans, a d’ailleurs tenu à mettre à l’honneur plusieurs noms belges, de Henri PFR à Yves Deruyter, en passant part 2MANYDJS et Amélie Lens. "Le documentaire ‘The Sound of Belgium’ retrace l’histoire de la musique électronique en Belgique. La preuve que nous sommes depuis 25 ans à la pointe de l’électro dans le monde", rappelle M. De Gezelle.

Si l’Arche de Noé électro n’a donc rien inventé en installant des milliers de fêtards sur un paquebot de croisière, il est bel et bien le premier festival de la sorte à être organisé par des Belges. Surnommé le "Tomorrowland of the seas", ce projet n’a aucun lien avec le célèbre festival, si ce n’est sa contribution à faire du plat pays le royaume des expériences musicales transcendantes.

Ivres de musique

Lors de la cérémonie d’ouverture, la fête battait déjà son plein, avec l’extravagance comme seule religion. Armés de costumes de pingouin, de parasols loufoques et de perruques en forme de poisson, ils font concurrence à ces créatures de la nuit, aux airs aussi terrifiants que fascinants, juchés sur des podiums. Au bord de la piscine, les pieds dans l’eau, les mains devant le pupitre du DJ, autour ou sur les tables, dans les ascenseurs, le long du pont d’où la côte ressemble à une traînée de lucioles… Tout endroit est bon pour danser à en perdre haleine. L’ambiance, les décors, les paysages, tout respire le bonheur éphémère, l’excès et l’abandon à la musique. Même Tony, capitaine du bateau, se prend au jeu : "Je viens de Turku, ville d’origine de Darude (DJ finlandais, devenu célèbre avec le single Sandstorm, NdlR). J’adore la musique électronique, je participais aux soirées underground de Berlin et de Londres. Je suis fier d’être votre capitaine", a-t-il lancé aux invités.

Toni Varga, Richy Ahmed, Dennis Ferrer, Felix Da Housecat, 2MANYDJS, Sven Väth, Cassius, Amelie Lens se relaient derrière les platines, sans qu’une grande partie du public s’en rende toujours compte. Tant que la basse tape et que le rythme fait pulser les veines, le spectacle continue sans entracte - si ce n’est lors de ces matinées où le bateau prend des airs d’épave hantée, alors que les festivaliers sont encore réfugiés dans ses tréfonds. On ne danse jamais entre amis, mais les mains tendues vers le DJ. Les groupes s’étendent, se dilatent, se reforment. Coincés pour quatre jours sur une ville flottante, quatre mille âmes se sont transformées en une grande famille, liées par le désir de vivre une autre réalité ou de fuir la leur.

Une fois de retour au point départ, lorsque les premiers rayons de soleil viennent percer cette bulle d’évasion, il règne alors comme une sorte de gueule de bois, mélangée au déni de voir cette expérience prendre fin, de consulter l’état de son compte en banque et de redescendre littéralement sur terre.