Musique / Festivals

Ensemble, ils font des merveilles. Musicalement du moins. En interview, c’est autre chose. En ce lumineux matin d’hiver, dans leur luxueuse suite d’hôtel avec vue panoramique sur Bruxelles, les Last Shadow Puppets ont la tête ailleurs, la (grosse) blague facile, la réponse courte et décalée. Des gamins dissipés. Sans doute le massage crânien que prodigue Alex Turner à Miles Kane a-t-il pour effets de maintenir éveillé le premier (affalé dans le canapé) et calmer le second (pile électrique). Mais il ne suffira pas à faire surgir des réflexions à la hauteur de leur second album, le foisonnant "Everything You’ve Come to Expect" qui paraît ce 1er avril, ni au niveau de la riche carrière musicale de ces Anglais à peine trentenaires (lire ci-dessous). Une évidence, par contre : ces deux-là s’entendent comme larrons en foire. Soit. Cette amitié, et leur complémentarité "tant humaine que musicale", confient-ils, sont le ciment du projet The Last Shadow Puppets.

Huit ans se sont écoulés depuis le très remarqué "The Age of the Understatement", disque de pop orchestrale, flamboyante et théâtrale, truffée de mélodies ravageuses et de cavalcades de cordes et cuivres, aux inspirations sixties, seventies (Scott Walker, David Bowie, The Beatles, Ennio Morricone…) mais au souffle moderne. Alex Turner et Miles Kane n’ont plus 20 ans, ils ont pris de l’ampleur (Arctic Monkeys est en tête d’affiche des plus gros festivals) et ils ont, l’un et l’autre, élu domicile à Los Angeles. Là, sous le soleil exactement, le tandem a rameuté les mêmes compères qu’en 2008 : le Canadien Owen Pallett (arrangements) et l’Anglais James Ford (production, batterie).

Boule à zéro et spectre musical étoffé

Qu’est-ce qui a changé, fondamentalement, depuis le premier opus ? "Notre coiffure" se marre Kane, au cas où on n’aurait pas remarqué sa boule à zéro (qui lui durcit les traits) et la coupe gominée, rockabilly, de Turner. Exit, le look Lennon/McCartney de 2008.

Plus sérieusement ? "Notre sens musical a progressé", lance Kane. On ne peut le nier. Il s’est nourri de leurs expériences respectives mais aussi de leur désir "d’élargir le spectre musical" sur ce second album. Un opus plus contrasté, de fait, un peu plus mélancolique et moins épique, mais non moins classieux et lyrique que le premier. "Les chansons ‘Bad Habits’ et ‘Everything You’ve Come to Expect’ sont en quelque sorte les extrêmes de l’album. Entre les deux il y a le monde entier", résume Miles Kane. La première, qui marqua le retour du tandem en janvier dernier, est en fait atypique des "Puppets", avec ses atours carrés, son souffle punk - Miles Kane est aux commandes. La seconde, vaporeuse et sucrée, pourrait être le générique d’une vieille série télé, sur fond de coucher de soleil sur l’océan. Un titre tel "Aviation" se rapproche davantage, quant à lui, du ton plus épique du premier album. Quoi qu’il en soit, les envolées de cordes tissées par le précieux Owen Pallett constituent le liant de l’album. Le violoniste a confié s’être inspiré, entre autres, du "Hot Buttered Soul" (1969) d’Isaac Hayes.

Gainsbourg et le Pacifique

On aura aussi remarqué qu’Alex Turner se mue en solide crooner sur "Sweet Dreams, TN" ou encore "The Dream Synopsis". Un style vocal qu’il n’aurait pas osé - ou même pu - emprunter il y a huit ans, confie-t-il.

Plus que jamais, The Last Shadow Puppets est un terrain de jeux où tout est permis musicalement, un "îlot de liberté". Quand, de surcroît, l’enregistrement a pour cadre le célèbre studio Shangri-La à Malibu, "à côté de l’océan, et plein d’amis", l’expérience s’avère particulièrement agréable, confie Alex Turner.

L’histoire ne dit pas si les Last Shadow Puppets y ont chanté "Sea, Sex and Sun" à tue-tête, dans un de ces a cappella impromptus dont ils ponctuent leurs interviews. Mais on sait que Serge Gainsbourg - son "Histoire de Melody Nelson" en particulier - est une de leurs références majeures. Miles Kane, par ailleurs, est un fan avéré de Jacques Dutronc. "Michel Polnareff aussi" ajoute-t-il - malheureusement sans étoffer. "Moi, j’aimerais faire tout un album en français" réagit alors Alex Turner, qui semble très sérieux sur ce coup-là. En attendant, il susurre "C’est horrifique" au détour de la chanson "Dracula Teeth"…

Westerns spaghetti

Dans The Last Shadow Puppets, espace créatif grand ouvert, "on écrit une BO, il reste à faire le film", disait-il récemment aux Inrocks. C’est joliment dit et cela a du sens, tant leur musique est hautement "cinématographique". On verrait bien "Bad Habits" au générique d’un Tarantino, par exemple. Et eux, de quel film se verraient-ils réécrire la bande originale ? "Nemo" pouffe Miles Kane. Plus sérieusement ? "‘Pour une poignée de dollars’ de Sergio Leone, j’adore l’atmosphère." "Un western en tout cas", lance-t-il tout en filant prendre sa pause avec son pote. Dans l’ascenseur qui nous ramène à la réalité, nous revient en tête le galopant, le fabuleux morceau "The Age of the Understatement"…

The Last Shadow Puppets, "Everything You’ve Come to Expect", un CD Domino/V2. En concert le 3/7 à Rock Werchter.


Alex Turner

1986. Naissance à Sheffield (Angleterre). Enfant unique.

2006. “Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not”, 1er album du groupe rock Arctic Monkeys formé en 2002, dont Turner est le leader. Enorme et fulgurant succès (plus de 2 millions d’exemplaires écoulés). Quatre autres albums suivront, en 2007, 2009, 2011 et 2013.

2008. 1er album de The Last Shadow Puppets. N°1 en Grande-Bretagne.

2010. BO du film “Submarine” de Richard Ayoade.


Miles Kane

1986. Naissance à Birkenhead (Angleterre). Enfant unique.

2004. Guitariste du groupe rock The Little Flames.

2007-2009. Leader du groupe rock The Rascals.

2008. Formation de The Last Shadow Puppets.

2011. Premier album solo, “Colour of the Trap”, suivi de “Don’t Forget Who You Are” en 2013.