Musique / Festivals Lorsque Donald Trump remporte les primaires républicaines en mai 2016, Tom Morello, Brad Wilk et Tim Commeford ne tiennent plus en place. Activistes de longue date, le guitariste, le batteur et le bassiste de feu "Rage Against The Machine" tiennent absolument à reprendre du service pour agiter les consciences et accompagner musicalement la mobilisation anti-trump qui s'organise aux Etats-Unis. Mais "Rage" est mort. Zack de la Rocha, frontman ultra charismatique du groupe ne veut pas entendre parler d'une reformation et encore moins d'une tournée "best of".

Les trois musiciens décident donc de recruter deux amis de longue date: les rappeurs B-Real de "Cypress Hill" et Chuck D de "Public Enemy" pour donner une série de concerts de protestation. C'est la naissance des "Prophets of Rage". Un supergroupe conçu dans un premier temps pour reprendre les plus grands hits de chacune des trois formations, mais qui publie aujourd'hui son propre album (15/9, Caroline). Retour sur l'expérience de ce "Rage Against The Machine" version 2017, la présidence de Donald Trump et le contenu de ce nouveau disque avec le guitariste Tom Morello.



Avez-vous d'abord tenté de reformer "Rage Against The Machine" avant de créer "Prophets of Rage" ?

Non, nous avons directement convié B-Real et Chuck D. L'idée initiale a toujours été d'unir nos forces pour nous adresser à une audience encore plus large et faire entendre notre voix pendant cette période trouble de l'histoire américaine. Tout a commencé lorsque j'ai entendu un journaliste dire à la télévision "Donald Trump rages against the machine" (que l'on pourrait traduire dans ce cas précis par "Donald Trump enrage contre l'Establishement", Ndlr). Je me suis dit "Non, on ne peut pas laisser passer ça" et j'ai senti que je ne pouvais pas me contenter de réagir sur Twitter ou Instagram. Vu la situation, il était indispensable de sortir l'artillerie lourde.

Avec quelle ambition ? Un artiste, aussi populaire soit-il, pouvait-il réellement avoir un impact sur ces élections ?

Nous n'avions pas vraiment le choix, si ? Je pense qu'il est crucial pour un musicien, un écrivain, ou n'importe quelle personne de se lever pour défendre ses convictions, quel que soit son métier. Je sais que personnellement la musique m'a changé fondamentalement, et je sais qu'à chaque fois que je vais faire mes courses, quelqu'un vient me trouver en me disant que "Rage Against The Machine" a eu un impact sur sa perception de la société. Alors cet album des "Prophets of Rage", nous l'avons conçu comme la trame sonore de la résistance. Il ne s'agissait initialement que de jouer nos anciens morceaux en concerts, puis nous avons réalisé que nous entendions très bien en studio.



Dans la presse, sur internet, les gens ne lisent que ce qui conforte leurs opinions. Lors de vos concerts, ne vous adressez-vous donc pas essentiellement à des personnes qui sont déjà anti-Trump à la base ?

Deux choses. D'abord, notre musique a toujours attiré un très grand nombre de personnes avec des convictions très différentes, des premiers jours de "Rage Against The Machine" à la naissance de "Prophets of Rage". Que vous soyez de l'aile gauche, de l'aile droite ou des extrêmes, vous êtes les bienvenus dans notre audience. Mais une fois que vous plongez dans cette audience, vous êtes exposé à un ensemble d'idées que vous ne retrouverez pas forcément ailleurs dans le monde du rock. Certaines personnes ne seront pas d'accord avec ce message, d'autres vont simplement l'ignorer, mais d'autres encore vont trouver que ce message a du sens, l'intégrer, et cela va devenir une partie de ce que ces personnes deviennent. Puis il y a toutes les personnes qui sont déjà entrain de se battre pour plus de justice et qui ont besoin d'une trame sonore. C'est l'immense mouvement de protestation qui s'est levé contre Trump aux Etats-Unis et ailleurs qui nous a inspirés. Nous répondons à ce mouvement et nous l'accompagnons en composant des morceaux pour inciter ses membres à se battre encore plus fort.

Vos shows ont-ils autant de sens en Europe ?

Peu importe où nous nous produisons, l'objectif de nos shows est d'abord d'envoyer une grosse claque de rock'n'roll au public. Nous sommes des musiciens, le message est dans la fosse, le mosh pit. Notre boulot est de monter sur scène et de détruire le public, jouer notre musique avec le plus d'intensité possible pour en faire une expérience hors du commun. Le message qui vient derrière cette prestation, en arrière-plan, est que tous les Américains ne sont pas des supporters racistes de Donald Trump. Je pense qu'il est encourageant pour des Européens de voir que leur vision des Etats-Unis est parfois partagée par des Américains eux-mêmes.

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Nous avons tendance à voir la victoire de Trump comme une réaction à l'effondrement du rêve américain, quelle est votre analyse personnelle ?

Le monde politique américain est dominé par deux grands partis qui sont à ce point acquis à la cause des riches, des puissants et de Wall Street, qu'ils ne reflètent plus les besoins de la population. Alors quand cette "personnalité" de la télé, ce charlatan, est arrivé en utilisant le truc le plus vieux du monde -  "diviser pour régner" - et en accusant les Mexicains et les musulmans d'avoir piqué les jobs des "Américains"- il a réussi à créer un sol fertile pour le mener à la victoire. Il a été très facile pour Trump de se positionner en opposition à un système qui nous a englués dans deux guerres affreuses et dénuées de sens, qui n'offre aucune perspective économique à sa population, et dans lequel les deux principaux partis ne font rien pour changer les choses car ils sont totalement en collusion avec les intérêts corporatistes. Nous avons formé "Prophets of Rage" parce qu'à notre sens, il est crucial d'expliquer à un maximum de gens que la réponse apportée par Trump est erronée, et que leur situation n'est pas due aux Mexicains ou aux musulmans, mais à l'ultracapitalisme à américaine.

L'élection de Trump a révélé à la lumière du jour l'ancrage profond du racisme dans la société américaine. Finalement, ne vaut-il pas mieux voir ce racisme pour mieux l'affronter ?

C'est vrai, aujourd'hui ce racisme est plus visible que jamais. Les membres du Ku Klux Clan se sentent assez forts et confiants pour tomber les masques à Charlottesville car ils ont fait tomber les masques au cœur même de la maison blanche. Trump a directement encouragé les pires des racistes avec sa rhétorique. Mais d'un autre côté, quand les suprémacistes et néonazis ont essayé de "marcher" sur Boston, des dizaines de milliers de personnes s'y sont opposées en descendant dans la rue, et ces néonazis ont été effrayés comme jamais. Donc, la bonne nouvelle c'est qu'on voit émerger un sentiment anti-raciste très fort en contrepartie.

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Cet album des "Prophets of Rage" sonne très "années 90", était-ce l'objectif recherché ?

Tim, Brad et moi avons une alchimie particulière qui allie funk et rock très lourd, que ce soit en jouant avec Rage Against The Machine, Audioslave ou Prophets of Rage. Nous faisons de la musique pour le public de 2017 avec la puissance que nous avons toujours créée ensemble. C'est ce que nous faisons, et on ne va pas s'amuser à aller voir le dernier producteur suédois de Dance Music pour passer à la radio. Notre musique a toujours été faite sans compromis et le sera toujours. Avec Prophets of Rage, nous avons joué devant 2,5 millions de personnes sur trois continents avant la sortie de ce premier album. Alors nous avons vu à quel point cette musique parle encore aux gens du monde entier en 2017.

N'est-il pas inquiétant de voir que la musique de Rage Against the Machine est plus pertinente que jamais ?

Deux choses ne disparaîtront jamais: l'injustice et la résistance à l'injustice. Quand nous avons écrit les morceaux de "Rage Against The Machine" sous la présidence de Bill Clinton, il y avait déjà énormément de colère. Il est crucial de continuer à résister car le racisme résiste, le pouvoir des multinationales résiste, l'injustice résiste et cette colère résiste. A travers nos morceaux et nos shows, nous tentons de créer le monde que l'on veut voir dans les mosh pits. Rappeler ce pour quoi nous nous battons.


Vous aviez viscéralement besoin de remonter sur scène ?

Je n'ai jamais arrêté de monter sur scène, mais former "Prophets of Rage" nous a donné accès à une très grande scène lors d'une période historiquement très importante.

On a parfois le sentiment que les nouvelles générations sont plus passives face aux crises et au destin sombre qu'on leur promet, vous partagez cet avis ?

Depuis l'élection de Trump, j'ai plutôt l'impression que les gens n'ont jamais autant protesté et manifesté aux Etats-Unis que lors des cinquante dernières années. Il y a une tendance - en cette période digitale - au retrait derrière des hashtags et des photos. Mais nous sommes à un carrefour historique! C'est LE moment pour agir! L'histoire n'est pas quelque chose qui "se passe", c'est quelque chose qui "est construit" par la population qui dit "quelqu'un d'autre veut construire notre histoire et je ne fais en aucun cas confiance à ses intentions".