Musique / Festivals Retour du célèbre ticket vériste à la Monnaie. Damiano Michieletto et surtout Evelino Pido en remettent une couche.

A la Monnaie, on s’aime, on pleure, on se tue, et on pleure encore. C’est le cahier de charges de l’opéra vériste et, à cet égard, le choix du diptyque "Cavalleria rusticana" et "Pagliacci" ("CavPag" pour les initiés) s’imposait, et pas seulement parce qu’il était absent de l’affiche bruxelloise depuis plus de quinze ans. Venue du Covent Garden de Londres, la mise en scène de Damiano Michieletto tisse entre les deux ouvrages des liens qui vont au-delà de la seule succession sur une même scène.

Les deux actions sont campées dans une même banlieue italienne de la fin du XXe siècle : maillots de corps et robes tabliers, antennes paraboliques et Fiat 131 et, surtout, crucifix, enfants déguisés en angelots et statues mariales. Pas d’église dans le décor de "Cavalleria Rusticana" (seuls les habitués comprendront pourquoi Santuzza refuse d’entrer dans la boulangerie en disant "je suis excommuniée" !), mais une procession d’assomption du plus bel effet, avec une Vierge en majesté qui s’anime et pointe sur la compagne délaissée un bras accusateur. La représentation de "Pagliacci", elle, a lieu dans un théâtre de collège, adossé à la salle de gym (l’usage croissant du décor tournant peut donner le tournis). Et puisque chaque œuvre a son "intermezzo sinfonico" en guise de digression juste avant la péroraison dramatique finale, le metteur en scène italien cultive le parallélisme des formes jusqu’à croiser les personnages : batifolage annonciateur entre Silvio et Nedda dans "Cavalleria", confession et pleurs coupables de Santuzza dans les bras de Mamma Lucia pendant "Pagliacci".

Il y a de grands moments (la représentation de théâtre) et d’autres moins convaincants (le duo d’amour Nedda-Silvio). Globalement, c’est habile, à défaut d’être toujours subtil : Michieletto sait raconter l’histoire en conciliant clarté et sens du spectacle, il dirige ses chœurs avec virtuosité, mais il a tendance à faire (ou laisser ?) ses solistes forcer un peu la dose. Les lamentations de Mama Lucia sur le cadavre de son fils au lever de rideau (tout "Cavalleria" est construit en flash-back) frisent l’histrionisme, tout comme la vulgarité toute "ricaine" - les comédiens jouent une scène de la conquête de l’Ouest - de Tonio (le… Texan Scott Hendricks) au prélude de "Pagliacci".

Et comme, dans la fosse, Evelino Pido ne cultive pas vraiment la litote et le clair-obscur, la musique gicle plus encore que le sang de Silvio. Le chef italien a de l’expérience et du métier, mais même sa gestique est d’une théâtralité exagérée : comme à son habitude, il force un peu la dose, au point d’ailleurs de couvrir plusieurs de ses solistes, surtout dans "Pagliacci".

La Cavalleria réussie

Vocalement, l’opéra de Mascagni est le plus réussi, avec la Santuzza idéale d’Eva-Maria Westbroek (timbre fruité, voix moelleuse et projection souveraine), l’impeccable Lucia d’Elena Zilio ou l’excellente Lola de José Maria Lo Monaco. Les hommes ne sont pas en reste, qu’il s’agisse de Teodor Ilincai (Turiddu) ou de Dimitri Platanias, excellent de brutalité animale en Alfio. La distribution de "Pagliacci" est tout aussi réussie dans l’adéquation des physiques aux rôles, mais parfois un cran en dessous dans la qualité des voix : Carlo Ventre démarre très fort son Canio mais accuse ensuite une légère fatigue, Scott Hendricks est une nouvelle fois remarquable en Tonio mais Nedda (Simona Mihai), Peppe (Talsel Akzeybek) et Silvio (Gabriele Nani) paraissent parfois sous-dimensionnés et marquent moins les mémoires.

>>> La Monnaie, jusqu’au 22 mars; www.lamonnaie.be