Trois décennies de recherches

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Les auditeurs de Musiq 3 gardent la nostalgie de ses samedis matin (des baroqueux) mais le croisent parfois encore sur les ondes pour quelque exercice de discographie comparée, les étudiants du Conservatoire de Liège bénéficient encore de sa science et de ses talents de pédagogue, et les mélomanes qui fréquentent le festival de Stavelot savent qu’il est capable de vous présenter le programme d’un concert avec une incroyable érudition tranquille. Mais l’essentiel de l’activité de Jérôme Lejeune est, depuis trente ans, ailleurs : le Liégeois est en effet le fondateur, animateur, penseur, directeur artistique et même preneur de son attitré de Ricercar, un des labels discographiques belges les plus connus chez nous mais aussi hors de nos frontières, avec un catalogue riche de près de 300 enregistrements.

L’histoire commence en 1980 à Liège. Il y a là, autour de Lejeune et d’une table que l’on suppose bonne (il est aussi gastronome et cuisinier), l’organiste Bernard Foccroulle, le violiste Philippe Pierlot, le compositeur Philippe Boesmans ainsi que Pierre Bartholomée, compositeur aussi mais surtout, depuis peu, chef de l’Orchestre Philharmonique local. Et tous, pour une raison ou une autre, trouvent qu’il serait opportun de se lancer dans la production et la commercialisation de disques - 33 tours encore à l’époque.

C’est notamment que Lejeune, avec son ensemble Musica Aurea (il joue de la viole), vient d’enregistrer une sélection de "Terpsichore" de Praetorius, et qu’aucun des éditeurs de disques contactés n’en a voulu. Le nom du nouveau label s’imposera donc presque comme une évidence : le ricercar est une forme musicale nouvelle inventée à la Renaissance dans le domaine de la musique instrumentale et basée sur l’esprit de recherche. Lejeune, qui vient d’hériter au décès de son père, achète un clavecin (il sert toujours aujourd’hui pour les enregistrements) et investit les 250.000 FB requis alors pour la constitution d’une SPRL : "Avec une énorme naïveté, j’avais fait des projections de vente : on m’avait qu’un disque classique se vendait à 300 ou 400 exemplaires en Belgique, j’avais dès lors tablé sur un minimum de 1000 en France, autant en Allemagne et le reste à l’envi, Etats-Unis compris. Avec ces calculs, après deux ans, j’aurais dû m’acheter une Porsche ! J’aurais donné ce business plan à une banque pour avoir un prêt, ils m’auraient ri au nez. Et la réalité a effectivement été différente. Nous avons dû jouer sur la complicité des artistes, qui acceptaient des cachets peu élevés et aussi d’attendre avant de les percevoir "

Possible avec les artistes, la complicité s’avère peu envisageable avec les fabricants. Quand un premier disque Ricercar se met à cartonner - les cantates de la famille Bach par Henri Ledroit - suite à diverses distinctions discographiques et que les commandes des distributeurs se multiplient, Lejeune est obligé de louer une camionnette, de partir pour l’usine de pressage allemande, d’y payer en cash la dette précédente, de donner une avance sur la facture suivante, d’embarquer lui-même les caisses de disques et de les conduire à Paris.

Pendant la première décennie de l’aventure, Lejeune bénéficie de l’aide précieuse de Ruthi Simons, son assistante au festival de Liège mais aussi l’épouse du sculpteur et luthier Raymond Passauro, qui signera les premières violes de Pierlot, quelques pochettes et même le logo de Ricercar. Ruthi — connue de tous dans le milieu musical, elle travaillera plus tard pour la Monnaie quand Bernard Foccroulle en prendra la direction — est à la fois l’interface entre le label et les journalistes, mais aussi l’assistante de production capable de donner cinquante coups de téléphone pour réunir un Ricercar Consort afin d’enregistrer des cantates de Buxtehude.

Un Ricercar Consort ? L’ensemble, connu aujourd’hui comme formation autonome fut en effet créé au départ pour les enregistrements du label. Avec pour piliers Foccroulle (orgue et clavecin), Pierlot (viole) et le violoniste François Fernandez, le Ricercar Consort réalisera quelques-uns des plus beaux disques Ricercar — notamment une passionnante exploration de cantates baroques allemandes oubliées — avant de partir vivre de ses propres ailes chez Mirare lorsque Ricercar connaîtra, à la fin du siècle passé, une passe difficile. "Ce départ m’a attristé bien sûr, cela a été un choc comme toute séparation inattendue, mais je peux comprendre que Philippe était inquiet sur l’avenir de Ricercar. Il a eu l’occasion d’entrer chez Mirare avec un tableau de propositions plus séduisant que ce que je pouvais lui offrir. Et il arrive qu’à 20 ans, on rompe avec son père. Mais je reste fier de ce que nous avons fait ensemble, et aussi de ce qu’ils font aujourd’hui." L’écurie Ricercar s’est toutefois reconstituée aujourd’hui - La Fenice et Jean Tubéry, Millenarium, La Pastorella et Frédéric de Roos, Le Chœur de Chambre de Namur, Les Agrémens, La Caccia ou de nouveaux ensembles comme Clematis, Vox Luminis ou Scherzi Musicali.

Le dernier épisode — à ce jour — de cette saga est le passage, depuis 2004, de Ricercar dans l’écurie du groupe Outhere, également éditeur de labels comme Fuga Libera ou Alpha. Lejeune reste directeur artistique et continue à ce titre à gérer du début jusqu’à la fin chaque enregistrement, mais tout l’aspect financier et le marketing est assuré par Outhere. Occasion de réaliser aussi des coffrets à la présentation plus ambitieuse, comme la réédition du Guide des instruments anciens ou le récent "Réforme et contre-réforme". Un deuxième Guide des instruments - de la Symphonie Fantastique au Boléro de Ravel - est annoncé pour 2012, sans doute précédé fin 2011 d’un coffret sur la polyphonie flamande : délicieux transfert inversé pour un label wallon

Nicolas Blanmont

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM